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De l'art d'écrire un anti-héros

02/07/2020

De l'art d'écrire un anti-héros

Le nouveau film des frères Safdie, déjà auréolés du triomphe critique de Good Time, ne manque pas de faire encore plus de bruit. Pour cause ? Sa grande qualité, certes, mais aussi et surtout son acteur principal, d'un sérieux inespéré pour un rôle d'anti-héros écrit à sa mesure. (Image mise en avant © Netflix)

Était-il seulement possible pour Adam Sandler d'être sauvé ? A un Punch-Drunk Love près, la carrière de l'acteur relevait globalement de l'aberration pure et dure, avec comme point d'orgue des chefs-d’œuvre de mauvais goût comme Jack et Julie ou Copains pour toujours. Et pourtant, à l'instar d'un Nicolas Cage dont la carrière ne cesse de creuser toujours plus loin, il n'est pas interdit de trouver le bougre sympathique, si ce n'est irrésistible. Au fond, Adam Sandler, l'auteur de ces lignes l'aime un peu. Il a beau se foutre de faire des bons films (et c'est peu de le dire !), sa joie et son jusqu'au-boutisme le rendent étrangement attachant. Appelons ça le paradoxe Adam Sandler.

Les frères Safdie avaient-ils ce paradoxe en tête quand ils lui ont confié le rôle de Howard Ratner ? Rien n'est moins sûr, mais le parallèle est à vrai dire plus que tentant. 

Car Howard est un pur anti-héros...non, le mot est faible, Howard est un pur trou du cul qui joue avec les limites empathiques du spectateur en permanence. C'est un homme qui fait tous les mauvais choix. Il ne sait gérer ses finances. Il ne sait gérer sa famille. Il ne sait gérer ses employés, aussi. Et plus grave encore, il ne sait gérer sa sécurité et joue un jeu dangereux. Très dangereux. A ses basques, il y a des mafieux qui ne rigolent pas, des basketteurs opportunistes, des membres de sa famille, même. Chaque coin de New-York (qui n'a pas été aussi bien filmée depuis longtemps) devient le lieu d'un danger potentiel. Howard est acculé de partout et ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

Le pire ? C'est que Joshua et Bennie Safdie arrivent à le rendre sympathique dans un numéro d'équilibriste d'une virtuosité rare.

 

 

Uncut Gems - Affiche © Netflix

 

 

Mais sur quoi se fonde cette réussite ? Tout d'abord sur l'écriture, d'une rigueur implacable. Uncut Gems est l'histoire d'un bijoutier juif doublé d'un parieur invétéré qui cherche inlassablement le coup qui va le rendre riche. Son arme ? Une opale trouvée en Éthiopie qu'il compte bien vendre aux enchères à prix très élevé. Mais ses dettes et ses pulsions autodestructrices vont le pousser à faire tous les mauvais choix. Pour son plus grand malheur, certes, mais aussi pour le plus grand bonheur du spectateur qui se retrouve embarqué dans une spirale complètement délirante et prenante de bout en bout. Le scénario de Uncut Gems est d'une exemplarité folle, parce qu'il combine étude de personnage et récit vertigineux soucieux de renouveler ses enjeux à chaque instant (alors que l'un prend de plus en plus le pas sur l'autre de nos jours, et vice-versa). C'est peu dire que le suspense est souvent insoutenable tant les auteurs-réalisateurs maîtrisent leur mécanique, et la dernière demie-heure du film ne manque pas de nous faire nous accrocher à notre siège. L'histoire d'Uncut Gems est une histoire qui réunit le meilleur des deux mondes, s'intéressant en permanence à la personnalité contradictoire de Ratner - parieur compulsif qui semble prendre du plaisir à se mettre en danger et qui souffre pourtant des conséquences de ses actes – mais aussi aux péripéties qu'il entraîne directement comme indirectement. Le film est un maelstrom narratif qui fascine grâce à la personnalité fouillée de son protagoniste. De ce point de vue-là, il n'est pas du tout interdit de détester Howard, tant sa bêtise et son impulsivité ne font qu'aggraver des situations déjà bien tendues. Mais quelque chose se noue entre le spectateur et le personnage, de plus insidieux et inexplicable. Sans qu'on ne l'explique, on prend plaisir à le suivre et on se met même à souhaiter qu'il emporte la mise tant convoitée. Il ne nous ressemble pourtant en rien, mais il incarne en même temps à lui seul la folie capitaliste d'un monde de plus en plus délirant. Howard Ratner est le reflet à peine déformé de nos penchants les plus absurdes. 

 

Car sous le couvert d'un thriller tranchant comme une lame de rasoir, Uncut Gems parle de notre monde. Situer le récit à New-York, ville qui va à cent à l'heure, n'a clairement rien d'anodin: c'est un lieu central du capitalisme et de la consommation, là où les fortunes se font et se défont...là où des vies se jouent, même ! Howard n'a pas le temps de se reposer, pas le temps de penser. Une journée à New-York est une journée de combat pour trouver le bon coup qui épongera toutes ses dettes.

La mise en scène des frères Safdie, toujours sur le qui-vive, épouse cette folie. Le travail photographique opéré par un Darius Khondji au top de sa forme impressionne, et la direction d'acteurs hystérique renforce l'immersion au milieu du chaos général. A l'instar du déjà excellent Good Times, Uncut Gems est un film qui va toujours de l'avant et qui fonce tête baissé vers sa conclusion implacable, quitte à épuiser le spectateur en l'embarquant dans une cacophonie qui ne s'arrête jamais. Clairement, le cinéma des frères Safdie est un cinéma de la frénésie et de la perte de moyens, et Uncut Gems a déjà tout d'une forme d'aboutissement.

 

On pourrait employer bien des superlatifs pour qualifier ce film. Virtuose, certes. Éprouvant, surtout. Uncut Gems est une course contre la montre qui ne s'autorise que peu de répits. Ceux-ci sont bienvenus et creusent un personnage bien plus complexe que ne le laisse deviner son apparat bling-bling. Howard est un con, et au fond de lui, il le sait. Sans trop y croire lui-même, il cherche sa rédemption et le bonheur d'une famille qu'il n'a que trop négligée. Ça paraît bête dit comme ça, mais le duo de réalisateurs a l'intelligence de savoir poser sa caméra épileptique pour montrer l'envers du décor quand Howard a fini sa journée. Peut-être est-ce ces scènes qui rendent l'anti-héros finalement pas si désagréable à suivre. Ou peut-être est-ce l'interprétation toute en nuance de Adam Sandler.

 

Car ça y est, on y vient. Uncut Gems est le rôle d'une vie pour l'acteur, de ceux qui peuvent changer une carrière. Rien ne dit que Sandler ne va pas continuer les comédies débiles après l’œuvre des Safdie, et à vrai dire, cette option paraît extrêmement probable. Mais quand même. L'acteur fait preuve d'une énergie inespérée, et se livre à fond dans un rôle de composition qu'on n'attendait plus de sa part. Doublé d'un accent à couper au couteau, Sandler apporte une humanité assez inattendue à un rôle monstrueux. Il est aussi détestable qu'il est drôle, et surtout, il a un charisme indiscutable qui le rend proprement irrésistible. N'ayons pas peur des mots : Adam Sandler est absolument génial, et son absence aux Oscars est une injustice d'autant plus incompréhensible que le distributeur américain A24 a tout fait pour pousser son acteur jusqu'aux grandes cérémonies. En vain. 

2020 sera peut-être l'année de Joaquin Phoenix, mais elle restera aussi l'année d'une résurrection artistique pour Sandler, ainsi que celle d'une confirmation pour deux auteurs qui sont décidément voués à compter. Uncut Gems est leur grand film à ne pas rater, une œuvre jusqu'au-boutiste qui reflète non seulement la personnalité de ses auteurs mais qui se paye aussi le luxe de prendre la forme d'un thriller captivant. Son épaisseur et son absence de manichéisme participent à sa virtuosité et à sa justesse. Et avec une telle maîtrise devant et derrière la caméra, croyez-le ou non, on a finalement bien envie de se refaire 2h15 au côté de cet insupportable personnage. On appelle ça la magie du cinéma.

 

Uncut Gems est disponible sur Netflix, et l'auteur de ces lignes vous en conseille le visionnage sans plus attendre si vous avez le cœur bien accroché. 



 

 

Uncut Gems, de Joshua et Bennie Safdie, avec Adam Sandler, Julia Fox, Lakeith Stanfield, Kevin Garnett. 2h15. Sortie le 31 Janvier 2020 sur Netflix. Présenté en sélection officielle au festival du film de Telluride.



Anthony Coindeau

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