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Bojack Horseman : La fin d’une discussion sur la recherche du bonheur

02/11/2020

Bojack Horseman : La fin d’une discussion sur la recherche du bonheur

Si la majeure partie du public de Bojack Horseman espérait que cette dernière saison sonne la rédemption tant espérée pour son protagoniste, il n’en fut finalement rien. Habitués à un flot ininterrompu de dialogues bien pensés et à une vaste ballade de personnages en quête d’un bonheur propre à chacun d’entre eux, les spectateurs ont été pris à contrepied pour cet ultime épisode qui s’achève sur un constat froid et amer : Le silence tant redouté par le protagoniste a fini par étouffer la parole, et il continuera à régner pour l’ancien acteur star qui ne peut finalement se soustraire à la boucle de ses erreurs passées. (Image mise en avant ©Netflix)

En ce vendredi 31 Janvier 2020 s’est achevée la toute dernière saison de Bojack Horseman, une série d’animation aux accents caustiques et crépusculaires réalisée par  Raphael Bob-Waksberg et diffusée depuis le 22 Aout 2014 sur Netflix. Si la série fut tout d’abord saluée pour son style visuel marqué et aisément reconnaissable, Bojack Horseman a finir par séduire la grande scène sérielle pour son écriture et ses personnages. Autrefois acteur dans la sitcom à succès Horsin’ Around au cours des années 1990, Bojack vis désormais de solitude et d’analgésiques dans sa villa nichée sur les hauteurs d’Hollywood avec pour seule compagnie celle de Todd, un jeune rêveur aux idées candides qui occupe son canapé. Piégé dans sa profonde tristesse, Bojack souhaite désespérément que son image fasse peau neuve auprès du public, lassé de traîner l’image du cheval souriant en pull de laine qui tournait sur tous les petits écrans américains. L’acteur désormais cinquantenaire finit finalement par accepter qu’une jeune écrivaine entre en contact avec lui pour écrire ses mémoires, le tout sous l’impulsion soulignée de son agent et ancienne amante Princess Carolyn. Bojack apprendra ainsi petit à petit à se réconcilier avec lui-même, non pas que ce fut son intention première. Si la plus grande richesse de la série repose sur ses personnages alors la plus grande force de l’acteur s’exprime par son entourage. 

 

Interprété par Will Arnett, le personnage de Bojack est froid, dépressif, porté par un sentiment d’infériorité permanent et par ses nombreuses erreurs qui le conduisent à pousser les limites de ses propres addictions à chaque fois que la nuit tombe et que sa solitude le rattrape. Depuis qu’il a perdu le succès, le cheval anthropomorphique se perd dans ses mensonges auprès de ses amis et dans ses fausses promesses faites à son agent. Dégoûté par l’image décrépie et peu flatteuse que renvoient les reflets bleutés de ses grandes baies vitrées, Bojack Horseman incarne cet archétype désormais figure essentielle d’Hollywood de l’acteur raté qui néglige sa vie, perdu entre les petits rôles polémiques de direct-to-dvd bas de gamme et les propositions sérieuses qui lui font redécouvrir le frisson de l’interprétation. 

Le personnage de Diane, ancienne écrivaine attitrée de Bojack devenue son amie et sa confidente, se retrouve rapidement à devoir jongler entre les failles béantes de son mariage et ses rêves d’écriture, portés eux aussi par un passé difficile. Diane est un personnage fort, rêveur, elle se prend souvent à imaginer de meilleurs traits pour le monde qui est le sien. Si cette dernière saison lui permet finalement de trouver une paix à laquelle elle ne pensait jamais pouvoir prétendre, un mariage et un livre à succès comme point d’orgue à son histoire. 

 

Bojack Horseman Wallpaper (Jackpost Travel)

 

A mon sens, Bojack Horseman est une série des plus importantes dans le paysage des séries actuel. A l’heure de la démocratisation du genre, les plateformes comme les modes de consommations se multiplient et la création sérielle occupe désormais une place de choix dans les productions audiovisuelles internationales. Bojack Horseman a connu un début tout au mieux mitigé, ne parvenant pas à se faire un nom en dehors de sa plateforme d’origine, son horizon d’attente ayant été majoritairement refroidi par une première saison jugée trop « en retenue ». Le public comme la presse pointait régulièrement un manque de force dans l’écriture qui, selon eux, amoindrissait considérablement les intentions de fresque dramatique du créateur. Cependant, si la série a obtenu ses 6 saisons que nous connaissons aujourd’hui, c’est avant tout grâce à un bouche à oreille très actif qui lui permit d’étendre son influence en dehors de sa zone d’effet initiale, notamment grâce aux internautes. Une fois son public bien établi, Bojack Horseman put prendre l’élan nécessaire pour écrire l’entièreté de son histoire, une histoire aux allures de drame social ponctuée d’une touche d’humour noir qui ne laisse pas sans rappeler d’autres grands représentants du genre, notamment chez Adult Swim (chaîne de télévision américaine). Maintenant que la série a atteint son point final, force est de constater que les critiques comme le public repartent conquis et marqués de cette expérience inhabituelle, tout du moins bien différente de celles qu’ils avaient pu connaître s’il ne s’étaient intéressés aux séries d’animations que tardivement. L’implication du spectateur pour Bojack Horseman est pour ainsi dire organiquement liée aux liens qui unissent les personnages, on se surprendra souvent à emprunter le regard de Diane ou de Todd face au mauvais comportement de Bojack, puisque telle fut la volonté première du créateur à l’amorce de l’écriture de la série. 

 

C’est en cela que nous pouvons remercier la plateforme mère de Bojack Horseman qui, dans un élan de création de contenus originaux lancé il y a de cela quelques années déjà, a décidé de faire confiance aux choix du réalisateur. Le monde des séries tend aujourd’hui à confier les rennes de ses productions à des cinéastes aguerris qui viendraient apposer le sceau de leur expertise sur la fiche technique, permettant ainsi de promouvoir une création nouvelle par le grand nom qui la dirige. C’est notamment le cas de Love, Death and Robots, autre série d’animation originale Netflix signée cette fois ci par David Fincher et Tim Miller, deux réalisateurs stars qui ont pu expérimenter un nouveau format sériel avec plus de 16 formats d’animation différents. Dans un autre registre, les films Okja, The Irishman ou encore Roma incarnent cette nouvelle génération de films d’auteurs réalisés et produits sous l’égide d’une plateforme VOD qui laisse régulièrement tous les moyens entre les mains de réalisateurs, leur permettant non seulement de quitter les sentiers battus des voies de production habituels mais aussi de s’affranchir des pressions liées aux strates visibles des moyens de productions à gros budget. Dans le cas de Bojack Horseman, il s’agit bel et bien d’une démarche d’auteur validée par Netflix qui a permis à un réalisateur et à son équipe de réaliser une série intimiste en fonction de leurs propres intentions de cinéma. 

 

Si la série marque autant les esprits, c’est souvent pour ce côté « sincère » que le public lui reconnait volontiers. Troublés par un tumulte de décisions difficiles et de moments de vie marqués par le changement, tous les personnages de Bojack Horseman échangent sans cesse dans la quête d’un bonheur qui continue de leur échapper épisode après épisode. Au centre de ce cyclone de mélancolie, Bojack tente tant bien que mal de maintenir sa propre vie à flot, bousculé par un passé familial douloureux et par ses mauvaises décisions qui iront jusqu’à le conduire au tribunal pour coups et blessures sur sa partenaire de plateau lors du tournage d’une série. Les personnages agissent comme les témoins sensibles d’une réalité bien proche de la nôtre, celle de la poursuite d’un idéal paradoxal. Une vie saine, un(e) partenaire parfait et un travail épanouissant, le tout cerné de nuits sans nuages au cours desquelles ils pourront s’asseoir sur le toit de leur propriété et regarder le monde bouger sans se soucier du lendemain. Cependant, cette utopie ordinaire continue de s’évanouir sous les coups de leurs mauvaises décisions, piégés dans des traumatismes et des névroses obsessionnelles qui ferment leur champ des possibles et qui les forcent à changer, changer pour guérir.

 

 

 

Sacha Dupeyron

 

Bojack Horseman Wallpaper (Jackpost Travel)

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