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Un divan à Tunis

02/26/2020

Un divan à Tunis

Pour le premier article en collaboration avec L'Envolée Culturelle, un.e membre de chaque rédaction a vu Un divan à Tunis, un film de Manele Labidi sorti en salles le 12 février dernier, et en a écrit une critique. Qu'ont-iels pensé de cette comédie ? Découvrez-le ici ! (Image mise en avant : ©PROKINO Filmverleih GmbH / Carole Bethuel)

© Diaphana Distribution

 

 

Benjamin Armand - FFS

 

La bande-annonce donnait les couleurs d’un film drôle, éclairant – le sujet n’étant pas banal : une psychanalyste s’installe à Tunis pour exercer son métier. Née à Paris, fille d’immigré, elle croit en sa profession et pense être plus utile en Tunisie que dans les boulevards français infestés de cabinets. 

 

Le film se termine sur Io sono quel che sono de la chanteuse italienne Mina. Sublime chanteuse italienne, qui avait déjà éclairé le chef-d’œuvre autobiographique de Pedro Almodovar, Douleur et gloire, découvert à Cannes l’an passé et qui m’avait accompagné tout l’été. L’italien, l’italienne, la chanson…

 

Douloureux exercice que celui dont on m’incombe ! Pour les jeux de nos revues, il me faut écrire un mot ou deux sur le film. J’y concède sauf que voilà, je n’y arrive pas car je n’ai pas d’avis. L’exercice de la critique se doit être une délicate synthèse entre la trajectoire personnelle d’un spectateur absent et la trajectoire objective d’un art actif et vivant, autrement dit entre une forme de déperdition absolue et celle d’une emprise inégale. 

 

Le reflet de fantôme qui est le mien se confirme : ni ma voisine de gauche, ni ma voisine de droite n’ont d’avis et semblent embêtées pour mon exercice de style. Me voilà donc, rassuré, devenant ainsi le parfait spectateur absent. Il ne me restait plus qu’à déceler l’active mise en scène dont il est question désormais.

 

Or, dans Un Divan à Tunis, il n’y a presque pas de mise en scène ou de recherche essoufflée. Un propos sur la psychanalyse ? J’ai peine à en trouver un, tant le film balance entre des représentations caricaturales et humoristiques de l’exercice, au point de se demander si la réalisatrice souhaite en faire une satire mordante ou un éloge tendre et affectueux. Une comédie sociale et populaire ? Certes, bien que le traitement du personnage transgenre ou du pays arabe laissent songeur sur les réelles intentions de la créatrice. Un film féministe ? Certes encore mais le film ne semble jamais s’y plonger totalement. 

 

Et voilà le critique pris à son propre jeu, qui au moment de dessiner l’objet de l’œuvre n’y arrive pas puisqu’il n’en trouve aucun motif. Ce tapis est décidemment beaucoup trop flou pour qu’aucun spectateur ne puisse y trouver quoique ce soit. Cependant, certaines scènes sont bien pensées, d’autres mots excellemment trouvés ; et même, la séquence poétique, au cours de laquelle la psychanalyste rencontre métaphoriquement Freud, laisse une jolie émotion. 

 

Il ne s’agit pas d’écrire une nouvelle partition – on se tromperait d’exercice ; car Un divan fait partie de ces films dont on pressent l’idée géniale, qui aurait dû marcher et en faire une œuvre importante. Faut-il se rappeler les comédies de Lubitsch et en particulier le populaire Jeux dangereux (To be or not to be). Film scandaleux pour l’époque, poignant d’intentions contre le troisième Reich et hilarant. La comédie dans ce qu’elle a de meilleur : lorsque l’objet est identifiable, le spectateur sait pourquoi il rit et y rit de bon cœur.

 

Dans Un divan, on ne sait pas pourquoi on rit, faisant du jeu un vrai danger. Peut-on moralement se moquer des névroses de patients ? Faire de la psychanalyse une vaste comédie burlesque ? Je ne suis pas un défendeur aguerri de ces modes thérapeutiques mais il semble qu’il se joue quelque chose d’effrayant. On ne se moque pas de l’exercice mais des types sociaux et des personnalités.

 

La réalisatrice s’appelle Manele Labidi. Un divan à Tunis est son premier film. Je n’avais pas envie d’écrire un mauvais papier – je l’ai fait à demi-mot ; car devant le degré de putréfaction du cinéma français, et en atteste les films à l’affiche pour les vacances de février, il faut reconnaître que le film apporte une fraîcheur certaine. 

 

Et il s’agit d’un premier film. Qui n’est pas simple. Qui n’est jamais simple. Et qui, dans l’ensemble, arrive à faire passer un bon moment à n’importe quel spectateur absent.

 

 

© Diaphana Distribution

 

 

 

Alice Boucherie - L'Envolée Culturelle

 

Une psychanalyste, Selma, interprétée par Golshifteh Farahani, quitte la France pour installer son cabinet sur le toit de la maison de son oncle et de sa tante, dans une banlieue de Tunis. Elle laisse derrière elle le pays dans lequel elle a grandi depuis ses dix ans, ses habitudes, ses codes, pour retrouver son pays d’origine, duquel elle ne sait plus rien, hormis la langue. Elle se retrouve alors à plusieurs reprises dans des quiproquos nés d’une incompréhension mutuelle entre elle et les habitants. Le film se veut le récit d’une quête et d’une conquête de sa place dans une société où la parole est partout, mais où elle est tout sauf thérapeutique. Mais ce récit semble assez superficiel, ou du moins il ne va pas aussi loin que l’on n’aurait pu l’espérer. Et certains épisodes de cette quête semblent un peu clichés. Faut-il vraiment négocier, marchander et mettre devant le fait accompli pour que sa présence soit finalement acceptée ? Faut-il offrir des gâteaux à la secrétaire du Ministère de la Santé pour que son dossier soit étudié ? Les situations ainsi créées peuvent prêter seulement à rire à moitié.

 

Le parcours de Selma est semé d’embûches, qui se défont petit à petit par les rencontres et les liens qu’elle parvient finalement à tisser avec les gens. Mais c’est lorsque la situation semble bloquée, lorsqu’elle tombe en panne, littéralement d’ailleurs, qu’elle fait une rencontre aussi énigmatique que décisive, mais qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, il faut bien l’avouer. Sous la chaleur écrasante, un mirage apparaît. Un petit vieux étrangement anachronique débarque avec sa berline noire aux vitres teintées. Tout droit sorti du cadre ornant le cabinet de Selma, Freud a pris chair, mais dans cette transformation a été oublié le Verbe. Leçon de conduite psychanalytique, Selma craque dans l’habitacle et se met, à son tour, à parler.

 

Cette parole thérapeutique, mise en scène dans cet épisode troublant mais pas pour autant dénué de charme, semble être ce dont les habitants de cette banlieue de Tunis ont besoin. L’ouverture du cabinet de Selma ouvre grand les vannes, et les confidences se mettent à couler à flots. Hichem Yacoubi rend le personnage de Raouf, le boulanger, à la fois assez touchant mais aussi très (trop) envahissant. Si on voit le personnage se libérer de ses angoisses et apaiser sa relation à lui-même par la parole, le faire apparaître au hammam dans un maillot de bain à grosses fleurs, sous les réactions outrées des clientes, est peut-être un peu « gros », ou un peu facile.

 

Pourtant Manele Labidi a lancé quelques pistes qui auraient pu donner à son film une profondeur et un aspect critique considérables. La plus notable d’entre elles apparaît au moment où Selma se rend chez son grand-père, malade, pour lui demander s’il a un contact au Ministère de la Santé. Le vieil homme presque mourant lui tend un portrait de Ben Ali, le président tunisien en place depuis la fin des années 1980 qui a quitté le pouvoir suite à la révolution de 2010-2011. Ce vieil homme est à l’image d’un système ancien qui se meurt peu à peu, et Selma essaie d’y substituer un autre système, fondé sur une libération de la parole. Or ce système vient d’Europe, alors quand on y pense un peu, sa démarche est limite colonialiste, finalement. Du moins, elle ne semble pas de très bon aloi. Pourtant, si les marques profondes d’un ancien état de la société étaient davantage montrées, la tentative de changement de paradigme social par la libération de la parole aurait très certainement gagné en justesse, mais aussi en justification. Parce que finalement, on ne comprend pas très bien ce que Selma fait à Tunis.

 

On ne peut pas dire que l’on passe un moment désagréable en regardant Un divan à Tunis. En revanche, on ne peut pas non plus dire qu’on a beaucoup aimé ce film. En fait, en dépit de sa fraîcheur, il laisse sur la langue un petit goût amer, au carrefour de la déception et d’une sorte de neutralité toujours un peu angoissante, surtout si l’on doit ou veut donner son avis.

 

 

© Diaphana Distribution

 

 

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