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Coup de coeur

La Flamme: ici, ce n'est pas la vraie vie

14/11/2020

La Flamme dĂ©marre par une prĂ©sentation qui pourrait faire office de note d'intention: 

 

«Dans la vraie vie, un homme qui mettrait en compétition une quinzaine de femmes les unes contre les autres serait considéré comme un immonde porc dégueulasse...mais ici, ce n'est pas la vraie vie. Bienvenue dans La Flamme».

 

La messe est dite: la sĂ©rie portĂ©e par Jonathan Cohen sera notre Ă©chappatoire comique durant cette fin d'annĂ©e compliquĂ©e, une hymne au second degrĂ© qui se moque allègrement de ce qui se passerait dans la vie rĂ©elle. 
Mais rendons à César ce qui appartient à César: le concept drôlissime de La Flamme provient de l'excellente web-série américaine Burning Love créée par Erica Oyama et Ben Stiller. Son histoire ? Sensiblement la même que celle de la série de Jonathan Cohen et Jérémie Galan: un séducteur complètement idiot cherchant à trouver l'amour dans une édition de dating. Les prétendantes improbables s'y succèdent au même titre que les situations borderlines, et à peu près tout le monde en prend pour son grade dans la joie et la bonne humeur. Pour peu qu'on soit familier aux diverses télé-réalités qui pullulent l'écran, c'est incroyablement drôle et à peine plus dingue que les différentes saisons du Bachelor
Ce n'est donc guère étonnant que Burning Love ait tapé dans l’œil de Jonathan Cohen: l'irrésistible valeur montante de la comédie française avait trouvé dans cette histoire le terrain de jeu idéal pour faire exploser définitivement son talent comique. Pour ce faire, l'acteur révélé par Serge le mytho a voulu faire les choses en grand. Son ascension fulgurante ces dernières années n'ayant après tout échappé à personne, c'est armé de la bénédiction de Canal + que Cohen s'est entouré de tout ce que le cinéma français actuel comptait de plus prestigieux. Et à vrai dire, pourquoi pas ! Les personnages sont si atypiques qu'il y a là de quoi faire en matière de second degré, histoire de casser une image peut-être trop rigide pour certains.

 

 

                                         Le casting dingue de La Flamme ( © Julien PaniĂ© - MakingProd / Les Films Entre 2 et 4 / Canal+ )

 

Et le rĂ©sultat est lĂ : sans surprise, tout le monde s'amuse Ă  l'Ă©cran...ce qui peut autant rĂ©jouir que inquiĂ©ter. Après tout, la sĂ©rie peut n'ĂŞtre qu'une simple rĂ©union de bons potes dont la pertinence est inversement proportionnelle Ă  l'amusement de ses protagonistes. Mais La Flamme n'a rien d'une fĂŞte nous laissant sur le carreau, et c'est peut-ĂŞtre lĂ  sa plus grande qualitĂ©: celle de fĂ©dĂ©rer en jouant habilement avec les codes de la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©. 
Sur une trame au dĂ©part quasiment identique Ă  celle de Burning Love, La Flamme fonde son humour sur une base très simple: s'amuser avec absolument tous ses personnages, construits de manière Ă  ĂŞtre fondamentalement idiots ou susceptibles de crĂ©er le rire. De fait, chaque Ă©pisode d'une durĂ©e de trente minutes (soit quasiment deux fois plus que ceux de la sĂ©rie amĂ©ricaine) enchaĂ®ne les vannes Ă  vitesse grand V, au risque de fatiguer son spectateur. A ce titre, il faut ĂŞtre honnĂŞte: toutes les situations ne font pas forcĂ©ment mouche. C'est que l'humour gĂ©nĂ©reux a toujours ses risques, et il y a quelques pots cassĂ©s qui feront moins rire selon la sensibilitĂ© de chacun. De mĂŞme, il est parfois difficile pour les scĂ©naristes de renouveler la structure Ă©pisodique propre aux tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©s dont la sĂ©rie s'inspire ouvertement. Le fait est que certains Ă©pisodes tournent un peu en rond, s'imposant moins fièrement que d'autres pans de l'intrigue bien plus intenses. 

 

Mais ces défauts, finalement peu handicapants, relèvent plutôt de l'exception qui confirme la règle tant l'écriture est souvent réussie. Bien sûr, et on ne l'apprendra à personne, il est difficile de faire plus subjectif que l'humour. Mais La Flamme a pour elle un argument de taille qui la rend bien plus intéressante que ce qui peut se faire ailleurs: elle préfère rire avec plutôt que de rire de

Et quel autre meilleur exemple pour l'illustrer que le personnage de Marc ? Le protagoniste de la série est un imbécile fini doublé d'un être immature et maladroit, pouvant déclamer des atrocités sans même sourciller. Mais Jonathan Cohen a eu l'intelligence d'aborder Marc comme il a abordé Serge le mytho: en le nuançant. Malgré sa position toute puissante dans le jeu, Marc se fait ainsi recadrer à plusieurs reprises par à peu près tout le monde, n'évitant pas les humiliations qu'il fait subir à certaines candidates. Plus la série avance, plus l'interprétation de Cohen rend le personnage épais. Au fond, Marc est plus seul et pathétique que véritablement malveillant, et le spectateur se prendrait presque à avoir de la peine pour lui s' il n'était pas aussi insouciant concernant le sort des candidates. C'est peut-être là que réside la plus grande force de La Flamme: son humanité. Malgré la débilité ambiante du récit, la série ne juge jamais ses personnages et les rend aussi attachants que possible (si on excepte la psychopathe Alexandra).

 

A ce titre, il faut saluer le travail des comĂ©diens qui sont tous formidables. Les Ă©numĂ©rer serait bien trop long, mais leur amusement et leur envie de bien faire transparaĂ®t immĂ©diatement Ă  l'Ă©cran. LeĂŻla Bekhti et Doria Tillier, chacune dans une forme d'outrance diffĂ©rente, sont absolument hilarantes. A l'inverse, les prestations très premier degrĂ© de Vincent Dedienne et Pierre Niney font des merveilles. La prĂ©sence de Dedienne en particulier relève du choix de casting parfait, tant de nombreuses situations comiques reposent uniquement sur ses rĂ©actions de prĂ©sentateur (et c'est encore plus flagrant lors d'un deuxième visionnage). Ana Girardot est peut-ĂŞtre celle qui s'en sort le mieux, car elle hĂ©rite du personnage le plus fouillĂ© parmi les prĂ©tendantes: son Ă©volution ne cesse de surprendre, et la sĂ©rie a l'intelligence de donner quelques clĂ©s sur son passĂ© qui permettent de mieux apprĂ©hender son comportement. 
Quelques regrets subsistent tout de même concernant les comédiens. Adèle Exarchopoulos n'a par exemple pas grand-chose à défendre: si l'idée du cœur de singe fait sourire, le personnage de Soraya n'existe malheureusement jamais vraiment dans la série. Le problème ne réside pas dans son jeu mais plutôt dans son écriture, qui a tendance à faire de Soraya une coquille vide. Son sort déçoit assez, tout comme celui d'Alexandra. C'est d'autant plus décevant pour Alexandra que Leïla Bekhti est de très loin l'attraction des premiers épisodes. Son personnage est à l'origine de scènes d'anthologie, et on ne peut qu'être frustrés de la façon dont elle est évacuée. On a parfois l'impression que passés les trois premiers épisodes, les scénaristes semblent dépassés par Alexandra et ne savent plus trop quoi en faire. C'est dommageable, mais encore une fois compensé par d'autres personnages mieux traités et des apparitions hilarantes à n'en plus finir (celles de Orelsan et Ramzy Bédia, pour ne citer qu'elles).

 

 

                                                                          © Julien PaniĂ© - MakingProd / Les Films Entre 2 et 4 / Canal+

 

Il faut dire que l'Ă©nergie comique de la sĂ©rie l'emporte largement sur les bĂ©vues. La Flamme est une sĂ©rie follement gĂ©nĂ©reuse: elle se fait certes parfois dĂ©border par son nombre de personnages, mais sa sincĂ©ritĂ© et son ambition lui font tellement honneur, et les comĂ©diens sont si impliquĂ©s, qu'il est impossible de passer un mauvais moment devant. Le rythme effrĂ©nĂ© et le soin accordĂ© Ă  la forme, qui s'efforce de reproduire les codes de la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ©, ont un effet assez jouissif sur le spectateur. Si on y ajoute des choix musicaux volontairement exagĂ©rĂ©s et un très savoureux jeu sur le malaise (ah, ces silences), il est difficile de nier que la sĂ©rie regorge d'atouts comiques dont l'efficacitĂ© ne faiblit jamais. 
C'est d'autant plus fort que la série se paye le luxe d'être très actuelle dans son récit, sachant s'arrêter bien plus tôt que son inspiration Burning Love. Sans trop en dire, les deux séries se finissent exactement de la même façon pour Marc, à une différence près. Là où Burning Love contient un épilogue qui remet en cause le choix de Marc, celui-ci se rendant compte qu'il n'était pas au courant de «certains détails» (ceux qui ont vus la série comprendront), La Flamme se passe de cet épilogue et sait s'arrêter au bon moment. L'amour que rencontre Marc à la fin de la série est pur, vrai et dénué de toute forme de jugement. Le côté inattendu de la situation peut faire rire mais tout de même: finir le récit de cette façon en 2020 fait marquer un beau point à La Flamme

 

Une franche réussite, donc, qui a de quoi laisser impatient pour une saison 2 déjà annoncée en grande pompe. Preuve de plus qu'il n'y a pas que des mauvaises nouvelles en 2020.

 

La Flamme, de Jonathan Cohen et Jérémie Galan, avec Jonathan Cohen, Ana Girardot, Géraldine Nakache, Vincent Dedienne, Leïla Bekhti, Adèle Exarchopoulos, Doria Tillier, Camille Chamoux, Céline Sallette, Léonie Simaga, Laure Calamy, Marie-Pierre Casey, Florence Foresti, Angèle et Youssef Hajdi. 9 x 30 min. Disponible sur Canal + depuis le 12 Octobre. Présenté en avant-première au Festival Canneséries.

 

Anthony Coindeau

 

 

 

Un divan Ă  Tunis

27/02/2020

 

© Diaphana Distribution

 

 

Benjamin Armand - FFS

 

La bande-annonce donnait les couleurs d’un film drĂ´le, Ă©clairant – le sujet n’étant pas banal : une psychanalyste s’installe Ă  Tunis pour exercer son mĂ©tier. NĂ©e Ă  Paris, fille d’immigrĂ©, elle croit en sa profession et pense ĂŞtre plus utile en Tunisie que dans les boulevards français infestĂ©s de cabinets. 

 

Le film se termine sur Io sono quel che sono de la chanteuse italienne Mina. Sublime chanteuse italienne, qui avait déjà éclairé le chef-d’œuvre autobiographique de Pedro Almodovar, Douleur et gloire, découvert à Cannes l’an passé et qui m’avait accompagné tout l’été. L’italien, l’italienne, la chanson…

 

Douloureux exercice que celui dont on m’incombe ! Pour les jeux de nos revues, il me faut Ă©crire un mot ou deux sur le film. J’y concède sauf que voilĂ , je n’y arrive pas car je n’ai pas d’avis. L’exercice de la critique se doit ĂŞtre une dĂ©licate synthèse entre la trajectoire personnelle d’un spectateur absent et la trajectoire objective d’un art actif et vivant, autrement dit entre une forme de dĂ©perdition absolue et celle d’une emprise inĂ©gale. 

 

Le reflet de fantĂ´me qui est le mien se confirme : ni ma voisine de gauche, ni ma voisine de droite n’ont d’avis et semblent embĂŞtĂ©es pour mon exercice de style. Me voilĂ  donc, rassurĂ©, devenant ainsi le parfait spectateur absent. Il ne me restait plus qu’à dĂ©celer l’active mise en scène dont il est question dĂ©sormais.

 

Or, dans Un Divan Ă  Tunis, il n’y a presque pas de mise en scène ou de recherche essoufflĂ©e. Un propos sur la psychanalyse ? J’ai peine Ă  en trouver un, tant le film balance entre des reprĂ©sentations caricaturales et humoristiques de l’exercice, au point de se demander si la rĂ©alisatrice souhaite en faire une satire mordante ou un Ă©loge tendre et affectueux. Une comĂ©die sociale et populaire ? Certes, bien que le traitement du personnage transgenre ou du pays arabe laissent songeur sur les rĂ©elles intentions de la crĂ©atrice. Un film fĂ©ministe ? Certes encore mais le film ne semble jamais s’y plonger totalement. 

 

Et voilĂ  le critique pris Ă  son propre jeu, qui au moment de dessiner l’objet de l’œuvre n’y arrive pas puisqu’il n’en trouve aucun motif. Ce tapis est dĂ©cidemment beaucoup trop flou pour qu’aucun spectateur ne puisse y trouver quoique ce soit. Cependant, certaines scènes sont bien pensĂ©es, d’autres mots excellemment trouvĂ©s ; et mĂŞme, la sĂ©quence poĂ©tique, au cours de laquelle la psychanalyste rencontre mĂ©taphoriquement Freud, laisse une jolie Ă©motion. 

 

Il ne s’agit pas d’écrire une nouvelle partition – on se tromperait d’exercice ; car Un divan fait partie de ces films dont on pressent l’idĂ©e gĂ©niale, qui aurait dĂ» marcher et en faire une Ĺ“uvre importante. Faut-il se rappeler les comĂ©dies de Lubitsch et en particulier le populaire Jeux dangereux (To be or not to be). Film scandaleux pour l’époque, poignant d’intentions contre le troisième Reich et hilarant. La comĂ©die dans ce qu’elle a de meilleur : lorsque l’objet est identifiable, le spectateur sait pourquoi il rit et y rit de bon cĹ“ur.

 

Dans Un divan, on ne sait pas pourquoi on rit, faisant du jeu un vrai danger. Peut-on moralement se moquer des nĂ©vroses de patients ? Faire de la psychanalyse une vaste comĂ©die burlesque ? Je ne suis pas un dĂ©fendeur aguerri de ces modes thĂ©rapeutiques mais il semble qu’il se joue quelque chose d’effrayant. On ne se moque pas de l’exercice mais des types sociaux et des personnalitĂ©s.

 

La rĂ©alisatrice s’appelle Manele Labidi. Un divan Ă  Tunis est son premier film. Je n’avais pas envie d’écrire un mauvais papier – je l’ai fait Ă  demi-mot ; car devant le degrĂ© de putrĂ©faction du cinĂ©ma français, et en atteste les films Ă  l’affiche pour les vacances de fĂ©vrier, il faut reconnaĂ®tre que le film apporte une fraĂ®cheur certaine. 

 

Et il s’agit d’un premier film. Qui n’est pas simple. Qui n’est jamais simple. Et qui, dans l’ensemble, arrive à faire passer un bon moment à n’importe quel spectateur absent.

 

 

 

© Diaphana Distribution

 

 

 

Alice Boucherie - L'Envolée Culturelle

 

Une psychanalyste, Selma, interprĂ©tĂ©e par Golshifteh Farahani, quitte la France pour installer son cabinet sur le toit de la maison de son oncle et de sa tante, dans une banlieue de Tunis. Elle laisse derrière elle le pays dans lequel elle a grandi depuis ses dix ans, ses habitudes, ses codes, pour retrouver son pays d’origine, duquel elle ne sait plus rien, hormis la langue. Elle se retrouve alors Ă  plusieurs reprises dans des quiproquos nĂ©s d’une incomprĂ©hension mutuelle entre elle et les habitants. Le film se veut le rĂ©cit d’une quĂŞte et d’une conquĂŞte de sa place dans une sociĂ©tĂ© oĂą la parole est partout, mais oĂą elle est tout sauf thĂ©rapeutique. Mais ce rĂ©cit semble assez superficiel, ou du moins il ne va pas aussi loin que l’on n’aurait pu l’espĂ©rer. Et certains Ă©pisodes de cette quĂŞte semblent un peu clichĂ©s. Faut-il vraiment nĂ©gocier, marchander et mettre devant le fait accompli pour que sa prĂ©sence soit finalement acceptĂ©e ? Faut-il offrir des gâteaux Ă  la secrĂ©taire du Ministère de la SantĂ© pour que son dossier soit Ă©tudiĂ© ? Les situations ainsi crĂ©Ă©es peuvent prĂŞter seulement Ă  rire Ă  moitiĂ©.

 

Le parcours de Selma est semé d’embûches, qui se défont petit à petit par les rencontres et les liens qu’elle parvient finalement à tisser avec les gens. Mais c’est lorsque la situation semble bloquée, lorsqu’elle tombe en panne, littéralement d’ailleurs, qu’elle fait une rencontre aussi énigmatique que décisive, mais qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, il faut bien l’avouer. Sous la chaleur écrasante, un mirage apparaît. Un petit vieux étrangement anachronique débarque avec sa berline noire aux vitres teintées. Tout droit sorti du cadre ornant le cabinet de Selma, Freud a pris chair, mais dans cette transformation a été oublié le Verbe. Leçon de conduite psychanalytique, Selma craque dans l’habitacle et se met, à son tour, à parler.

 

Cette parole thĂ©rapeutique, mise en scène dans cet Ă©pisode troublant mais pas pour autant dĂ©nuĂ© de charme, semble ĂŞtre ce dont les habitants de cette banlieue de Tunis ont besoin. L’ouverture du cabinet de Selma ouvre grand les vannes, et les confidences se mettent Ă  couler Ă  flots. Hichem Yacoubi rend le personnage de Raouf, le boulanger, Ă  la fois assez touchant mais aussi très (trop) envahissant. Si on voit le personnage se libĂ©rer de ses angoisses et apaiser sa relation Ă  lui-mĂŞme par la parole, le faire apparaĂ®tre au hammam dans un maillot de bain Ă  grosses fleurs, sous les rĂ©actions outrĂ©es des clientes, est peut-ĂŞtre un peu « gros Â», ou un peu facile.

 

Pourtant Manele Labidi a lancé quelques pistes qui auraient pu donner à son film une profondeur et un aspect critique considérables. La plus notable d’entre elles apparaît au moment où Selma se rend chez son grand-père, malade, pour lui demander s’il a un contact au Ministère de la Santé. Le vieil homme presque mourant lui tend un portrait de Ben Ali, le président tunisien en place depuis la fin des années 1980 qui a quitté le pouvoir suite à la révolution de 2010-2011. Ce vieil homme est à l’image d’un système ancien qui se meurt peu à peu, et Selma essaie d’y substituer un autre système, fondé sur une libération de la parole. Or ce système vient d’Europe, alors quand on y pense un peu, sa démarche est limite colonialiste, finalement. Du moins, elle ne semble pas de très bon aloi. Pourtant, si les marques profondes d’un ancien état de la société étaient davantage montrées, la tentative de changement de paradigme social par la libération de la parole aurait très certainement gagné en justesse, mais aussi en justification. Parce que finalement, on ne comprend pas très bien ce que Selma fait à Tunis.

 

On ne peut pas dire que l’on passe un moment désagréable en regardant Un divan à Tunis. En revanche, on ne peut pas non plus dire qu’on a beaucoup aimé ce film. En fait, en dépit de sa fraîcheur, il laisse sur la langue un petit goût amer, au carrefour de la déception et d’une sorte de neutralité toujours un peu angoissante, surtout si l’on doit ou veut donner son avis.

 

 

 

© Diaphana Distribution

 

 

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Bojack Horseman : La fin d’une discussion sur la recherche du bonheur

12/02/2020

En ce vendredi 31 Janvier 2020 s’est achevĂ©e la toute dernière saison de Bojack Horseman, une sĂ©rie d’animation aux accents caustiques et crĂ©pusculaires rĂ©alisĂ©e par  Raphael Bob-Waksberg et diffusĂ©e depuis le 22 Aout 2014 sur Netflix. Si la sĂ©rie fut tout d’abord saluĂ©e pour son style visuel marquĂ© et aisĂ©ment reconnaissable, Bojack Horseman a finir par sĂ©duire la grande scène sĂ©rielle pour son Ă©criture et ses personnages. Autrefois acteur dans la sitcom Ă  succès Horsin’ Around au cours des annĂ©es 1990, Bojack vis dĂ©sormais de solitude et d’analgĂ©siques dans sa villa nichĂ©e sur les hauteurs d’Hollywood avec pour seule compagnie celle de Todd, un jeune rĂŞveur aux idĂ©es candides qui occupe son canapĂ©. PiĂ©gĂ© dans sa profonde tristesse, Bojack souhaite dĂ©sespĂ©rĂ©ment que son image fasse peau neuve auprès du public, lassĂ© de traĂ®ner l’image du cheval souriant en pull de laine qui tournait sur tous les petits Ă©crans amĂ©ricains. L’acteur dĂ©sormais cinquantenaire finit finalement par accepter qu’une jeune Ă©crivaine entre en contact avec lui pour Ă©crire ses mĂ©moires, le tout sous l’impulsion soulignĂ©e de son agent et ancienne amante Princess Carolyn. Bojack apprendra ainsi petit Ă  petit Ă  se rĂ©concilier avec lui-mĂŞme, non pas que ce fut son intention première. Si la plus grande richesse de la sĂ©rie repose sur ses personnages alors la plus grande force de l’acteur s’exprime par son entourage. 

 

InterprĂ©tĂ© par Will Arnett, le personnage de Bojack est froid, dĂ©pressif, portĂ© par un sentiment d’infĂ©rioritĂ© permanent et par ses nombreuses erreurs qui le conduisent Ă  pousser les limites de ses propres addictions Ă  chaque fois que la nuit tombe et que sa solitude le rattrape. Depuis qu’il a perdu le succès, le cheval anthropomorphique se perd dans ses mensonges auprès de ses amis et dans ses fausses promesses faites Ă  son agent. DĂ©goĂ»tĂ© par l’image dĂ©crĂ©pie et peu flatteuse que renvoient les reflets bleutĂ©s de ses grandes baies vitrĂ©es, Bojack Horseman incarne cet archĂ©type dĂ©sormais figure essentielle d’Hollywood de l’acteur ratĂ© qui nĂ©glige sa vie, perdu entre les petits rĂ´les polĂ©miques de direct-to-dvd bas de gamme et les propositions sĂ©rieuses qui lui font redĂ©couvrir le frisson de l’interprĂ©tation. 

Le personnage de Diane, ancienne Ă©crivaine attitrĂ©e de Bojack devenue son amie et sa confidente, se retrouve rapidement Ă  devoir jongler entre les failles bĂ©antes de son mariage et ses rĂŞves d’écriture, portĂ©s eux aussi par un passĂ© difficile. Diane est un personnage fort, rĂŞveur, elle se prend souvent Ă  imaginer de meilleurs traits pour le monde qui est le sien. Si cette dernière saison lui permet finalement de trouver une paix Ă  laquelle elle ne pensait jamais pouvoir prĂ©tendre, un mariage et un livre Ă  succès comme point d’orgue Ă  son histoire. 

 

 

Bojack Horseman Wallpaper (Jackpost Travel)

 

A mon sens, Bojack Horseman est une sĂ©rie des plus importantes dans le paysage des sĂ©ries actuel. A l’heure de la dĂ©mocratisation du genre, les plateformes comme les modes de consommations se multiplient et la crĂ©ation sĂ©rielle occupe dĂ©sormais une place de choix dans les productions audiovisuelles internationales. Bojack Horseman a connu un dĂ©but tout au mieux mitigĂ©, ne parvenant pas Ă  se faire un nom en dehors de sa plateforme d’origine, son horizon d’attente ayant Ă©tĂ© majoritairement refroidi par une première saison jugĂ©e trop « en retenue Â». Le public comme la presse pointait rĂ©gulièrement un manque de force dans l’écriture qui, selon eux, amoindrissait considĂ©rablement les intentions de fresque dramatique du crĂ©ateur. Cependant, si la sĂ©rie a obtenu ses 6 saisons que nous connaissons aujourd’hui, c’est avant tout grâce Ă  un bouche Ă  oreille très actif qui lui permit d’étendre son influence en dehors de sa zone d’effet initiale, notamment grâce aux internautes. Une fois son public bien Ă©tabli, Bojack Horseman put prendre l’élan nĂ©cessaire pour Ă©crire l’entièretĂ© de son histoire, une histoire aux allures de drame social ponctuĂ©e d’une touche d’humour noir qui ne laisse pas sans rappeler d’autres grands reprĂ©sentants du genre, notamment chez Adult Swim (chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision amĂ©ricaine). Maintenant que la sĂ©rie a atteint son point final, force est de constater que les critiques comme le public repartent conquis et marquĂ©s de cette expĂ©rience inhabituelle, tout du moins bien diffĂ©rente de celles qu’ils avaient pu connaĂ®tre s’il ne s’étaient intĂ©ressĂ©s aux sĂ©ries d’animations que tardivement. L’implication du spectateur pour Bojack Horseman est pour ainsi dire organiquement liĂ©e aux liens qui unissent les personnages, on se surprendra souvent Ă  emprunter le regard de Diane ou de Todd face au mauvais comportement de Bojack, puisque telle fut la volontĂ© première du crĂ©ateur Ă  l’amorce de l’écriture de la sĂ©rie. 

 

C’est en cela que nous pouvons remercier la plateforme mère de Bojack Horseman qui, dans un Ă©lan de crĂ©ation de contenus originaux lancĂ© il y a de cela quelques annĂ©es dĂ©jĂ , a dĂ©cidĂ© de faire confiance aux choix du rĂ©alisateur. Le monde des sĂ©ries tend aujourd’hui Ă  confier les rennes de ses productions Ă  des cinĂ©astes aguerris qui viendraient apposer le sceau de leur expertise sur la fiche technique, permettant ainsi de promouvoir une crĂ©ation nouvelle par le grand nom qui la dirige. C’est notamment le cas de Love, Death and Robots, autre sĂ©rie d’animation originale Netflix signĂ©e cette fois ci par David Fincher et Tim Miller, deux rĂ©alisateurs stars qui ont pu expĂ©rimenter un nouveau format sĂ©riel avec plus de 16 formats d’animation diffĂ©rents. Dans un autre registre, les films Okja, The Irishman ou encore Roma incarnent cette nouvelle gĂ©nĂ©ration de films d’auteurs rĂ©alisĂ©s et produits sous l’égide d’une plateforme VOD qui laisse rĂ©gulièrement tous les moyens entre les mains de rĂ©alisateurs, leur permettant non seulement de quitter les sentiers battus des voies de production habituels mais aussi de s’affranchir des pressions liĂ©es aux strates visibles des moyens de productions Ă  gros budget. Dans le cas de Bojack Horseman, il s’agit bel et bien d’une dĂ©marche d’auteur validĂ©e par Netflix qui a permis Ă  un rĂ©alisateur et Ă  son Ă©quipe de rĂ©aliser une sĂ©rie intimiste en fonction de leurs propres intentions de cinĂ©ma. 

 

Si la sĂ©rie marque autant les esprits, c’est souvent pour ce cĂ´tĂ© « sincère Â» que le public lui reconnait volontiers. TroublĂ©s par un tumulte de dĂ©cisions difficiles et de moments de vie marquĂ©s par le changement, tous les personnages de Bojack Horseman Ă©changent sans cesse dans la quĂŞte d’un bonheur qui continue de leur Ă©chapper Ă©pisode après Ă©pisode. Au centre de ce cyclone de mĂ©lancolie, Bojack tente tant bien que mal de maintenir sa propre vie Ă  flot, bousculĂ© par un passĂ© familial douloureux et par ses mauvaises dĂ©cisions qui iront jusqu’à le conduire au tribunal pour coups et blessures sur sa partenaire de plateau lors du tournage d’une sĂ©rie. Les personnages agissent comme les tĂ©moins sensibles d’une rĂ©alitĂ© bien proche de la nĂ´tre, celle de la poursuite d’un idĂ©al paradoxal. Une vie saine, un(e) partenaire parfait et un travail Ă©panouissant, le tout cernĂ© de nuits sans nuages au cours desquelles ils pourront s’asseoir sur le toit de leur propriĂ©tĂ© et regarder le monde bouger sans se soucier du lendemain. Cependant, cette utopie ordinaire continue de s’évanouir sous les coups de leurs mauvaises dĂ©cisions, piĂ©gĂ©s dans des traumatismes et des nĂ©vroses obsessionnelles qui ferment leur champ des possibles et qui les forcent Ă  changer, changer pour guĂ©rir.

 

 

 

Sacha Dupeyron

 

 

Bojack Horseman Wallpaper (Jackpost Travel)

De l'art d'écrire un anti-héros

08/02/2020

Était-il seulement possible pour Adam Sandler d'être sauvé ? A un Punch-Drunk Love près, la carrière de l'acteur relevait globalement de l'aberration pure et dure, avec comme point d'orgue des chefs-d’œuvre de mauvais goût comme Jack et Julie ou Copains pour toujours. Et pourtant, à l'instar d'un Nicolas Cage dont la carrière ne cesse de creuser toujours plus loin, il n'est pas interdit de trouver le bougre sympathique, si ce n'est irrésistible. Au fond, Adam Sandler, l'auteur de ces lignes l'aime un peu. Il a beau se foutre de faire des bons films (et c'est peu de le dire !), sa joie et son jusqu'au-boutisme le rendent étrangement attachant. Appelons ça le paradoxe Adam Sandler.

Les frères Safdie avaient-ils ce paradoxe en tĂŞte quand ils lui ont confiĂ© le rĂ´le de Howard Ratner ? Rien n'est moins sĂ»r, mais le parallèle est Ă  vrai dire plus que tentant. 

Car Howard est un pur anti-héros...non, le mot est faible, Howard est un pur trou du cul qui joue avec les limites empathiques du spectateur en permanence. C'est un homme qui fait tous les mauvais choix. Il ne sait gérer ses finances. Il ne sait gérer sa famille. Il ne sait gérer ses employés, aussi. Et plus grave encore, il ne sait gérer sa sécurité et joue un jeu dangereux. Très dangereux. A ses basques, il y a des mafieux qui ne rigolent pas, des basketteurs opportunistes, des membres de sa famille, même. Chaque coin de New-York (qui n'a pas été aussi bien filmée depuis longtemps) devient le lieu d'un danger potentiel. Howard est acculé de partout et ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

Le pire ? C'est que Joshua et Bennie Safdie arrivent à le rendre sympathique dans un numéro d'équilibriste d'une virtuosité rare.

 

 

 

Uncut Gems - Affiche © Netflix

 

 

Mais sur quoi se fonde cette rĂ©ussite ? Tout d'abord sur l'Ă©criture, d'une rigueur implacable. Uncut Gems est l'histoire d'un bijoutier juif doublĂ© d'un parieur invĂ©tĂ©rĂ© qui cherche inlassablement le coup qui va le rendre riche. Son arme ? Une opale trouvĂ©e en Éthiopie qu'il compte bien vendre aux enchères Ă  prix très Ă©levĂ©. Mais ses dettes et ses pulsions autodestructrices vont le pousser Ă  faire tous les mauvais choix. Pour son plus grand malheur, certes, mais aussi pour le plus grand bonheur du spectateur qui se retrouve embarquĂ© dans une spirale complètement dĂ©lirante et prenante de bout en bout. Le scĂ©nario de Uncut Gems est d'une exemplaritĂ© folle, parce qu'il combine Ă©tude de personnage et rĂ©cit vertigineux soucieux de renouveler ses enjeux Ă  chaque instant (alors que l'un prend de plus en plus le pas sur l'autre de nos jours, et vice-versa). C'est peu dire que le suspense est souvent insoutenable tant les auteurs-rĂ©alisateurs maĂ®trisent leur mĂ©canique, et la dernière demie-heure du film ne manque pas de nous faire nous accrocher Ă  notre siège. L'histoire d'Uncut Gems est une histoire qui rĂ©unit le meilleur des deux mondes, s'intĂ©ressant en permanence Ă  la personnalitĂ© contradictoire de Ratner - parieur compulsif qui semble prendre du plaisir Ă  se mettre en danger et qui souffre pourtant des consĂ©quences de ses actes – mais aussi aux pĂ©ripĂ©ties qu'il entraĂ®ne directement comme indirectement. Le film est un maelstrom narratif qui fascine grâce Ă  la personnalitĂ© fouillĂ©e de son protagoniste. De ce point de vue-lĂ , il n'est pas du tout interdit de dĂ©tester Howard, tant sa bĂŞtise et son impulsivitĂ© ne font qu'aggraver des situations dĂ©jĂ  bien tendues. Mais quelque chose se noue entre le spectateur et le personnage, de plus insidieux et inexplicable. Sans qu'on ne l'explique, on prend plaisir Ă  le suivre et on se met mĂŞme Ă  souhaiter qu'il emporte la mise tant convoitĂ©e. Il ne nous ressemble pourtant en rien, mais il incarne en mĂŞme temps Ă  lui seul la folie capitaliste d'un monde de plus en plus dĂ©lirant. Howard Ratner est le reflet Ă  peine dĂ©formĂ© de nos penchants les plus absurdes. 

 

Car sous le couvert d'un thriller tranchant comme une lame de rasoir, Uncut Gems parle de notre monde. Situer le récit à New-York, ville qui va à cent à l'heure, n'a clairement rien d'anodin: c'est un lieu central du capitalisme et de la consommation, là où les fortunes se font et se défont...là où des vies se jouent, même ! Howard n'a pas le temps de se reposer, pas le temps de penser. Une journée à New-York est une journée de combat pour trouver le bon coup qui épongera toutes ses dettes.

La mise en scène des frères Safdie, toujours sur le qui-vive, épouse cette folie. Le travail photographique opéré par un Darius Khondji au top de sa forme impressionne, et la direction d'acteurs hystérique renforce l'immersion au milieu du chaos général. A l'instar du déjà excellent Good Times, Uncut Gems est un film qui va toujours de l'avant et qui fonce tête baissé vers sa conclusion implacable, quitte à épuiser le spectateur en l'embarquant dans une cacophonie qui ne s'arrête jamais. Clairement, le cinéma des frères Safdie est un cinéma de la frénésie et de la perte de moyens, et Uncut Gems a déjà tout d'une forme d'aboutissement.

 

On pourrait employer bien des superlatifs pour qualifier ce film. Virtuose, certes. Éprouvant, surtout. Uncut Gems est une course contre la montre qui ne s'autorise que peu de répits. Ceux-ci sont bienvenus et creusent un personnage bien plus complexe que ne le laisse deviner son apparat bling-bling. Howard est un con, et au fond de lui, il le sait. Sans trop y croire lui-même, il cherche sa rédemption et le bonheur d'une famille qu'il n'a que trop négligée. Ça paraît bête dit comme ça, mais le duo de réalisateurs a l'intelligence de savoir poser sa caméra épileptique pour montrer l'envers du décor quand Howard a fini sa journée. Peut-être est-ce ces scènes qui rendent l'anti-héros finalement pas si désagréable à suivre. Ou peut-être est-ce l'interprétation toute en nuance de Adam Sandler.

 

Car ça y est, on y vient. Uncut Gems est le rĂ´le d'une vie pour l'acteur, de ceux qui peuvent changer une carrière. Rien ne dit que Sandler ne va pas continuer les comĂ©dies dĂ©biles après l’œuvre des Safdie, et Ă  vrai dire, cette option paraĂ®t extrĂŞmement probable. Mais quand mĂŞme. L'acteur fait preuve d'une Ă©nergie inespĂ©rĂ©e, et se livre Ă  fond dans un rĂ´le de composition qu'on n'attendait plus de sa part. DoublĂ© d'un accent Ă  couper au couteau, Sandler apporte une humanitĂ© assez inattendue Ă  un rĂ´le monstrueux. Il est aussi dĂ©testable qu'il est drĂ´le, et surtout, il a un charisme indiscutable qui le rend proprement irrĂ©sistible. N'ayons pas peur des mots : Adam Sandler est absolument gĂ©nial, et son absence aux Oscars est une injustice d'autant plus incomprĂ©hensible que le distributeur amĂ©ricain A24 a tout fait pour pousser son acteur jusqu'aux grandes cĂ©rĂ©monies. En vain. 

2020 sera peut-être l'année de Joaquin Phoenix, mais elle restera aussi l'année d'une résurrection artistique pour Sandler, ainsi que celle d'une confirmation pour deux auteurs qui sont décidément voués à compter. Uncut Gems est leur grand film à ne pas rater, une œuvre jusqu'au-boutiste qui reflète non seulement la personnalité de ses auteurs mais qui se paye aussi le luxe de prendre la forme d'un thriller captivant. Son épaisseur et son absence de manichéisme participent à sa virtuosité et à sa justesse. Et avec une telle maîtrise devant et derrière la caméra, croyez-le ou non, on a finalement bien envie de se refaire 2h15 au côté de cet insupportable personnage. On appelle ça la magie du cinéma.

 

Uncut Gems est disponible sur Netflix, et l'auteur de ces lignes vous en conseille le visionnage sans plus attendre si vous avez le cĹ“ur bien accrochĂ©. 



 

 

Uncut Gems, de Joshua et Bennie Safdie, avec Adam Sandler, Julia Fox, Lakeith Stanfield, Kevin Garnett. 2h15. Sortie le 31 Janvier 2020 sur Netflix. Présenté en sélection officielle au festival du film de Telluride.



Anthony Coindeau

Bris de verre

18/01/2020

Bris de verre

Grace © Marion Filloque et Ophélie Bau

 

 

Gros plan. Fumée de cigarettes. Cernes. Cheveux en bataille. Il est presque difficile de croire que la jeune femme que l’on voit – interprétée par Ophélie Bau – est celle du post instagram qui s’affiche sur son écran

 

GRACE

Samedi 27 juillet 2019

STADE DE FRANCE

 

Sans savoir exactement quel jour nous sommes, nous devinons que quelque chose ne va pas. Nous ne voyons pas seulement l’envers du décor, la star qui se repose quand elle n’est pas en représentation. Il y a quelque chose de plus. Un ras-le-bol peut-être. Les lumières tamisées et le luxe de la décoration ne cachent pas le désordre qui règne dans cette pièce, un désordre à l’image du désordre intérieur de la personne qui occupe cette chambre.

Les vibrations incessantes du tĂ©lĂ©phone envahissent nos oreilles et les siennes. Grace est Ă©piĂ©e, accaparĂ©e, enviĂ©e, jalousĂ©e. MĂŞme par Julie qui l’appelle. MalgrĂ© la musique très forte et les bruits de foule, on entend sourdre la colère et la jalousie : « t’as de la chance Â», ou encore « tes petits Ă©tats d’âme lĂ , tu te les mets lĂ  oĂą je pense Â». C’est violent. Très violent. Trop violent. Et toute cette violence vibratoire accompagne Grace dans la moindre de ses actions, jusqu’à son brossage de dents. C’est trop.

Alors elle nous fait rire Grace quand elle se prĂ©pare pour finalement…se mettre en pyjama et aller se coucher. Quel pied de nez, fallait oser ! Mais le rire est de courte durĂ©e. Les « petits Ă©tats d’âme Â» Ă©taient plus graves que ce que l’on pouvait imaginer. CĂ©rĂ©monie du coucher, la reine s’expose une dernière fois aux regards avides de ses millions de courtisan·e·s...

 

 

Grace © Marion Filloque et Ophélie Bau

 

 

Sous un format très ramassé, Ophélie Bau et Marion Filloque font poindre une douleur incommensurable et une pression sociale insupportable pour celles et ceux qui ont des métiers-vitrines et qui ont du mal à garder coûte que coûte le lisse du verre. À force de n’être considéré·e·s que comme des vitres blindées, iels finissent par exploser. Attention aux coups de bélier.



Vous pouvez voir et soutenir ce court-métrage en cliquant ici.




 

Alice Boucherie

Nos tops de la décennie

29/12/2019

Classements des années 2010

 

Cinéma

 

 

Benjamin Armand :

 

1.Melancholia – Lars Von Trier (2011)

2. Carol – Todd Haynes (2015)

3. The Irishman – Martin Scorsese (2019)

4. Mad Max : Fury Road – George Miller (2015)

5. Mommy – Xavier Dolan (2014)

6. Réalité – Quentin Dupieux (2014)

7. L’Île aux chiens – Thomas Wes Anderson (2018)

8. Le Livre d’image – Jean-Luc Godard (2018)

9. Les Rencontres d’après minuit – Yann Gonzalez (2013)

10. Climax – Gaspar Noé (2018)

 

 

Anthony Coindeau :

 

1. Twin Peaks : The return - David Lynch (2017) 

2. The Lost City of Z - James Gray (2017) 

3. La La Land - Damien Chazelle (2017) 

4. Inception - Christopher Nolan (2010) 

5. Le Monde est Ă  toi - Romain Gavras (2018) 

6. Cartel - Ridley Scott (2013) 

7. Skyfall - Sam Mendes (2012) 

8. Mad Max : Fury Road - George Miller (2015) 

9. Premier Contact - Denis Villeneuve (2016) 

10. Climax - Gaspar Noé (2018)

 

 

Alice Boucherie :

 

1. La La Land - Damien Chazelle (2016) 

2. Un Monstre Ă  Paris, Eric Bergeron (2011) 

3. Sorry We missed you, Ken Loach (2019) 

4. Les MisĂ©rables, Ladj Ly (2019) 

5. 120 Battements par minute, Robin Campillo (2017) 

6. Interstellar, Christopher Nolan (2014) 

7. L’Île aux chiens, Thomas Wes Anderson (2018) 

8. Le Magasin des suicides, Patrice Leconte (2012) 

9. Her, Spike Jonze (2014) 

10. The Artist, Michel Hazanavicius (2011)

 

 

Freddy Forjat :

 

1. Interstellar - Christopher Nolan (2014)

2. Inception - Christopher Nolan (2010)

3. Shutter Island - Martin Scorcese (2010)

4. The Cloverfield Paradox - Julius Onah (2018)

5. Les Indestructibles 2 - Brad Bird (2018)

6. The Imitation Game - Morten Tyldum (2015)

7. Logan - James Mangold (2017)

8. Rocketman - Dexter Fletcher (2019)

9. Ça - Andrés Muschietti (2017)

10. Transcendance - Wally Pfister (2014)

 

 

Vincent Péré (une liste chronologique, mais pas de classement) :

 

Inception - Christopher Nolan (2010) 

The Social Network - David Fincher (2010) 

Her - Spike Jonze (2014) 

Le Loup de Wall Street - Martin Scorsese (2013) 

22 Jump Street - Phil Lord and Chris Miller (2014) 

Your Name - Makoto Shinkai (2016) 

Avengers End game - Les frères Russo (2019) 

Man of steel - Zack Snyder (2013) 

Ready Player One - Steven Spielberg (2018) 

Spider-Man : New Generation - Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman (2018)

 

 

 

Théâtre

 

 

Alice Boucherie (une liste chronologique, mais pas de classement) :

 

Modèles, Pauline Bureau, Cie La Part des Anges, 2011

Dans la RĂ©publique du bonheur, Elise Vigier et Martial Di Fonzo Bo (texte de Martin Crimp), 2014

Richard III, Thomas Ostermeier (texte de William Shakespeare), 2015

Richard III, Thomas Jolly, La Piccola Familia (texte de William Shakespeare), 2015
Ça ira - Fin de Louis (1), Joël Pommerat, 2015

Les Damnés, Ivo Van Hove (d’après le film de Luchino Visconti), 2016

Mon Coeur, Pauline Bureau, Cie La Part des Anges, 2017

Le Cercle de craie caucasien, Bérangère Vantusso, 10e promotion de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette (texte de Bertold Brecht), 2017

Taïga (comédie du réel), Sébastien Valignat, Cie Cassandre (texte d’Aurianne Abécassis), 2019

£¥€$, Cie Ontroerend Goed, 2019

 

 

Littérature

 

Alice Boucherie et Benjamin Armand (une liste chronologique, mais pas de classement) :

 

Sur la scène intérieure, Marcel Cohen, 2013

Krach, Philippe Malone, 2013

MĂ©canismes de survie en milieu hostile, Olivia Rosenthal, 2014

Vernon Subutex 1, Virginie Despentes, 2015

Le Principe, JĂ©rĂ´me Ferrari, 2015

MĂ©moire de fille, Annie Ernaux, 2016

Vers la beauté, David Foenkinos, 2018

Le Lambeau, Philippe Lançon, 2018

Qui a tué mon père, Edouard Louis, 2018

SĂ©rotonine, Michel Houellebecq, 2019

La Clé USB, Jean-Philippe Toussaint, 2019

 




Classements 2019 - Cinéma

 

Benjamin Armand :

 

1. Les Misérables – Ladj Ly

2. Synonymes – Nadav Lapid

3. La Mule – Clint Eastwood 

4. Douleur et Gloire – Pedro AlmodĂłvar 

5. The Irishman – Martin Scorsese

6. Le Daim – Quentin Dupieux 

7. Matthias et Maxime – Xavier Dolan 

8. Once Upon A Time…in Hollywood – Quentin Tarantino

9. Portrait de la jeune fille en feu – Céline Sciamma

10. Ad Astra – James Gray

 

+ Joker de Todd Phillips et Chambre 212 de Christophe Honoré.

 

Anthony Coindeau

 

1. Joker - Todd Phillips
2. Once Upon a Time... in Hollywood - Quentin Tarantino
3. The Irishman - Martin Scorsese
4. J'accuse - Roman Polanski
5. La Mule - Clint Eastwood
6. Parasite - Bong Joon-ho
7. Le Chant du Loup - Antonin Baudry

8. A Couteaux Tirés - Rian Johnson
9
. Les Misérables - Ladj Ly
10
. Ad Astra - James Gray

On prend un nouveau départ "Ensemble (2), pour toujours..."

18/12/2019

On prend un nouveau départ "Ensemble (2), pour toujours..."

 

 

En repensant au film – je faisais ma vaisselle, si cette information vous intĂ©resse – je l’ai associĂ© Ă  un livre que j’avais lu plusieurs fois quand j’étais plus jeune, Journal d’un chat assassin, d’Anne Fine, illustrĂ© par VĂ©ronique Deiss. D’une part, Ensemble (2), pour toujours prend effectivement la forme d’un journal, chaque morceau Ă©tant introduit par un jour – du « Jour 13 Â» au « Jour 168 Â» â€“ ainsi que par des titres donnant quelques Ă©lĂ©ments clĂ©s de la sĂ©quence, ou des obsessions du personnage que nous suivons. D’autre part, il joue sur un dĂ©calage semblable Ă  celui que j’avais ressenti, enfant, entre l’image douce que j’avais du chat et les actes cruels auxquels se livrait Tuffy, le chat du livre. En effet, un gouffre incommensurable sĂ©pare l’émouvante interprĂ©tation de Your song d’Elton John par Fred – Freddy Forjat – et Violette – Emma Ganzin – et les fĂ©minicides que commet celui-ci, sans oublier le meurtre de Ludo – Ludovic Avinens. Du mĂŞme coup, un gouffre identique sĂ©pare le court-mĂ©trage de Vincent et le moyen-mĂ©trage de Freddy, qui en est directement inspirĂ©. Il s’agit d’une interprĂ©tation libre, Ă  partir d’un matĂ©riau suffisamment suggestif pour que Freddy puisse lui donner toutes les directions possibles, y compris celle qu’il a choisie.

 

 

 

Il a Ă©galement choisi, en adoptant cette forme du journal, d’essayer de nous faire adopter un point de vue que nous ne voulons justement pas adopter, celui de ce Fred, qui, avant mĂŞme qu’il ne tue, semble dĂ©jĂ  profondĂ©ment malsain. Malaise devant l’écran. Nous voyons tout par son regard Ă  lui, et nous observons alors longuement le regard expressif d’AmĂ©lia – Mathilde Monon – la deuxième jeune femme qu’il a choisie comme cible dans son dĂ©sir de possession. Dommage, elle ne fait que pleurer, aimer, puis mourir ; nous aurions bien voulu sortir un peu d’un schĂ©ma hĂ©tĂ©rocentrĂ© plutĂ´t classique, et voir AmĂ©lia agir davantage.

Si la voix de Fred, en off est une tentative d’autojustification de ses actes, et si, en parlant, il veut nous mener Ă  croire que son amour Ă©perdu l’a menĂ© trop loin, il n’est Ă©videmment pas question d’amour, nous le savons pertinemment : quand on aime, on ne tue pas. Ce Fred romantise les fĂ©minicides, il descend avec le cadavre d’AmĂ©lia dans une lumière Ă©clatante, sur une musique Ă©pique. Cette scène illustre le dĂ©calage permanent, immanent au film il me semble, entre le fait d’être coincĂ©.e dans le point de vue de ce personnage, et celui, en tant que spectateur.rice, de ne jamais y adhĂ©rer. Un dĂ©calage intriguant, et pas inintĂ©ressant Ă  expĂ©rimenter, au demeurant.

 

 

 

J’émets des rĂ©serves sur l’hĂ©tĂ©ronormativitĂ© du schĂ©ma narratif du film, et donc sur la place que les femmes y occupent, ainsi que, d’un point de vue moins interprĂ©tatif, sur l’usage alĂ©atoire du passĂ© simple et du prĂ©sent de narration dans le rĂ©cit fait en voix off. Ă€ mon sens, osciller entre les deux sans faire de choix net n’est pas une solution viable, il aurait fallu trancher.  Mais ces critiques mises Ă  part, le premier moyen-mĂ©trage de Freddy comporte des propositions plutĂ´t bonnes : parmi elles, je retiens particulièrement la forme du journal ainsi que l’impossibilitĂ© d’adhĂ©rer Ă  un point de vue pourtant interne – ce qui n’est pas sans rappeler le procĂ©dĂ© des Bienveillantes de Jonathan Littell, pour celleux qui ont lu ce long roman. Alors nous attendons un prochain film, pour voir comment le travail de Freddy Ă©volue. Il va sans dire que nous vous encourageons Ă  regarder Ensemble (2), pour toujours, afin que vous puissiez construire votre propre avis.





Alice Boucherie

Et tout le temps perdu

16/11/2019

 

Matthias et Maxime est un grand film, film total puisqu’il semble mettre fin à un cycle. Avec comme prétexte le départ de Maxime pour l’Australie, et ses douze jours qui le précèdent, le metteur en scène semble signifier un adieu, un adieu au monde de l’adolescence et à celui de ses dix années de films.

Mathias et Maxime, c’est l’histoire du désir qui ne se dit pas, qui ne peut pas éclore – parce que l’homosexualité, le départ, la relation de couple. La grande invention du film étant de cacher par trois fois le baiser, l’aveu honteux, avant que n’éclate le travelling au ralenti en 65mm qui les montre cachés et amoureux, à côté de la scène sociale, à côté des amis, de ceux qui font la fête, qui ne savent pas pour eux ou feignent de ne pas y croire.

Mais ce qui fait de cette Ĺ“uvre une croisade mature et fondamentale, c’est l’évolution et le lien qu’elle tisse avec ses autres films, non pas pour dire que ce film-ci est une suite, un dĂ©passement, une citation de soi-mĂŞme ; plutĂ´t parce qu’il explique la nostalgie d’une Ă©poque qui s’est effacĂ©e derrière lui, d’un temps qui ne reviendra jamais, exprimĂ©e dans tous ses films. Il n’y a plus de madeleine proustienne possible : le dĂ©part en Australie et puis le noir du gĂ©nĂ©rique, triste fin mĂ©lancolique qui semble dire sans concessions un adieu dĂ©finitif et formel.

 

 

 

 

Il y a d’abord les fresques sociales du film : les trois femmes bourgeoises qui gloussent et se gaussent, avec des vapoteuses, du monde moderne et de la crĂ©ativitĂ© de leur fille ; l’homme d’affaire, forcĂ©ment caricatural, forcĂ©ment trop ; le quotidien du groupe d’amis, avec ses moments de lassitude et de rigolade, de drogue et de moquerie, d’exclusion et d’inclusion, comme si le couple Matthias – Maxime ne tenait que par ce procĂ©dĂ© d’inclusion et d’exclusion, de haine - on pense ici Ă  la fĂŞte catastrophe finale, et d’amour. Tout ceci prend donc dĂ©sormais sens : les scènes sociales, violentes et abruptes, expliquent le dĂ©part, le non-dĂ©sir formulĂ©. Et on relit avec lui la nĂ©cessitĂ© du populaire, au sens positif, d’une classe moyenne triste et appauvrie, Ă  laquelle notre gĂ©nĂ©ration, nous les jeunes, devons faire face, nous qui avons de toute façon compris trop tĂ´t que ce monde Ă©tait triste, dĂ©pressif et sans avenir. D’oĂą le dĂ©part. D’oĂą le retour en arrière. D’oĂą les regrets.

Il y a ensuite l’homosexualitĂ© Ă  travers le tryptique Maxime – Matthias – l’avocat, et les femmes. L’avocat, c’est cet homme propre et BG, qui ne regarde que sa bite, sans comprendre que ce qu’il cherche, c’est celle des autres. Il y a ce regard magnifique, en plein milieu d’un lieu de strip-tease glauque et effrayant, oĂą le spectateur comprend le lien pathologique qui lie les hommes aux femmes. La misogynie n’est pas une rĂ©action face aux femmes, elle est une violence qui extĂ©riorise une peur souterraine, celle de la pĂ©nĂ©tration et de l’homosexualitĂ©. Matthias, quant Ă  lui, exprime une homosexualitĂ© plus touchante car possible et impossible : Ă  travers le regard de l’avocat, il se voit hĂ©sitant et triste de ne pas y arriver, mais il y a sa copine et ce regard social, justement, omniprĂ©sent chez lui, terrible, auquel il tente de rĂ©pondre par une position, parfois mĂ©prisante, au sein de son groupe d’amis. Le dernier, c’est Maxime, convaincu de son homosexualitĂ© mais jouant le jeu de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, mĂŞme s’il en vomit, qu’il n’y comprend rien, qu’il essaie de l’oublier et d’effacer la vilaine tâche qui lui peint le visage, le marquant comme d’autres dans le PassĂ©.

Finalement, si ce film est aussi essentiel, c’est parce qu’il est terriblement mĂ©lancolique. Plus que tous les autres. Et ainsi il scelle avec lui un cycle, qu’on appellera comme on veut, mais comme il y a eu Combray I et Combray II, il y a eu Pourquoi j’ai tuĂ© ma mère, Les Amours imaginaires, Laurence Anyways, Tom Ă  la ferme, Mommy, et Matthias et Maxime. Il y a quelque chose d’Odette et Swann dans ce couple, mais mis en scène d’une toute autre manière, liĂ© ontologiquement au monde social : parler du monde social n’a que d’autres finalitĂ©s que parler de l’amour et inversement. Parler de l’enfance et de la famille, c’est chez Proust prĂ©parer l’arrivĂ©e du dĂ©sir muet, puis concret et enfin aveugle et infidèle. Chez Xavier Dolan, tout semble avoir Ă©tĂ© pensĂ© pour prĂ©parer ce long-mĂ©trage immense, pour expliquer pourquoi on ne les voit pas s’embrasser, pourquoi ils ne s’aiment pas et pourquoi cela est si triste et si touchant.

 

Le vendredi 12 Octobre, Xavier Dolan venait prĂ©senter en avant-première son film Ă  Lyon, au Comoedia. Alors que je me baladais comme Ă  mon habitude dans le jardin du Festival Lumière, je rencontrais une jeune amie, qui n’arrivait pas Ă  parler parce qu’elle sortait de la prĂ©sentation du film. Ils sont rares, ces cinĂ©astes, qui provoquent ça. Bien sĂ»r, il n’y a pas d’explications. Enfin, j’en ai tissĂ© quelques-unes, superficielles et faciles, me direz-vous. Et vous me direz que je n’ai jamais parlĂ© ici des imperfections formelles, des facilitĂ©s scĂ©naristiques, du mĂ©lodrame, de toutes ces choses qui forment la critique objective et rassurante pour le lecteur. 

Non, je ne l’ai pas fait et je vous emmerde. Ce film est d’une beautĂ© radicale et m’a bouleversĂ©. Parce qu’il nous montre la nĂ©cessitĂ© aujourd’hui du lien et de la durĂ©e, au sens bergsonien : la vitalitĂ© de vivre vite, puisque les autres nous moquent. La nĂ©cessitĂ© de prendre conscience que ce monde est une vaste supercherie, une vaste fiction qui ne sert qu’à nous montrer les choses essentielles Ă  la vie : l’amour et le dĂ©sir. En nous cachant l’essentiel, Xavier Dolan nous y plonge dedans.

 

Matthias et Maxime, de Xavier Dolan, avec Gabriel d’Almeida Freitas, Anne Dorval. 1h59, sortie le 16 Octobre 2019. Présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes 2019.

 

 

 

 

 

 

Benjamin Armand

 

On commence Ă  monter....Ensemble !

10/11/2019

On commence Ă  monter....Ensemble !


Le Festival Tous Courts, qui a lieu cette annĂ©e du mardi 3 au samedi 7 dĂ©cembre 2019 Ă  Aix-en-Provence, organise rĂ©gulièrement, en parallèle du festival, des soirĂ©es de projection appelĂ©es « Le Cercle des courts Â». Le mardi 5 novembre, au Théâtre des Gazelles, la soirĂ©e avait pour thĂ©matique « La passion amoureuse Â». Pour celles et ceux qui l’ont vu, vous commencez peut-ĂŞtre Ă  voir oĂą nous voulons en venir…le court-mĂ©trage de Vincent PĂ©rĂ©, Ensemble, pour la dernière fois, a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© pour cette soirĂ©e et a donc Ă©tĂ© projetĂ© !


Pour les autres, ce court-métrage de trois minutes propose une vision de la rupture amoureuse suffisamment simple pour parler à tout le monde, et en même temps hautement symbolique, tout en restant, bien sûr, fondamentalement émouvante. Économe en paroles, le film de Vincent condense, avec humilité et sincérité, plusieurs étapes de la séparation, des étapes que beaucoup d’entre nous d’ailleurs essaient souvent de brûler ou de réduire à une seule, en vain. Entre le départ, les souvenirs qui ressurgissent sans cesse et la tentative désespérée d’enterrer une relation, Ensemble laisse une grande part à l’ellipse, aux non-dits et aux symboles, notamment à la fin – je n’en dirai pas plus –, ce qui nous permet de glisser des pans de notre propre histoire dans les interstices ainsi créés. Le film est très court, mais notre implication émotionnelle et personnelle, lorsque nous le regardons, est profonde.


Nous tenons Ă  fĂ©liciter Vincent pour son court-mĂ©trage touchant, et pour cette projection, qui est de bon augure pour la suite !

Pour voir, revoir et re-revoir Ensemble, pour la dernière fois, c’est par ici !


Et nous vous laissons avec les jolies bouilles de Vincent et Freddy !




Alice Boucherie