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Adèle Haenel et la question du corps

11/28/2019

Adèle Haenel et la question du corps

Le corps – en tant que pratique artistique et non pas pratique politique, est l’une des pièces importantes de l’œuvre d’Adèle Haenel. Avant sa récente prise de parole lors d’un live Mediapart début novembre, elle a travaillé, galvaudé, montré qu'il existait une nouvelle manière de composer un film avec le corps d’une actrice. Il s’agit d’une des grandes qualités de son féminisme artistique : être un combat en actes, performatif envers les spectateurs.

 

Le corps d’Adèle Haenel est un combat de réflexions, réflexions qui parcourent le vingt-et-unième siècle depuis qu’il existe. À travers sa filmographie d'une décennie, on retrouve dans son jeu de nombreuses réflexions modernes, audacieuses et justes, montrant ainsi qu'un nouvel espace est possible pour le corps féminin ; accessible et décisif.


Dans Le Daim [1], éclatant dernier film du réalisateur français Quentin Dupieux, Adèle Haenel joue le personnage d’une jeune barmaid, au sein du café d’un petit village isolé de montagne. Voulant devenir réalisatrice, elle va faire une rencontre miraculeuse : le personnage de Jean Dujardin, qui n’est d’autre qu’un fou, isolé là pour dire adieu à son ancienne vie et laisser libre cours à toute une série de méfaits ignobles – des meurtres, en somme. Adèle va devenir avec lui apprentie réalisatrice et accepter de monter des films tournés par Jean Dujardin : vidéos de meurtres horribles pour la plupart. Face au corps déchiré, mutilé, broyé des jeunes hommes tués par l’acteur garçon, le corps féminin va lui faire de ces faits factuels des faits fictionnels : avec son personnage, Adèle Haenel ringardise la position de Jean Dujardin puisqu’elle montre au spectateur qu’elle a le contrôle des autres acteurs, des autres corps tandis que Dujardin n’est autre que l’acteur, c’est-à-dire au sens formel de « cause d’un acte », actes mortels puisqu’ils provoquent la mort des passants et des habitants. Adèle Haenel ne dit rien d’autre que la préservation de son propre corps, la liberté de son intelligence face aux autres, tous manipulés ou tués. Elle sera d’ailleurs la seule, la monteuse des films, à survivre, là où les autres personnages meurent ou disparaissent. Dans ce premier temps, Adèle Haenel impose donc un jeu qui montre le corps féminin comme un corps neutre, tout-puissant, étranger à la nature et aux lois du cinéma, du monde.

 

1.     Le corps d’Adèle Haenel est un corps neutre et tout-puissant.

 

Dans le dernier film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu [2], le corps d’Adèle Haenel relève d’une autre réflexion, qui concerne cette fois-ci les actuelles recherches autour des questions queer. Face B d’un film trop masculin dans sa conception, La Vie d’Adèle, Portrait de la jeune fille en feu réussit à montrer la création artistique, le désir féminin, grâce à ce qu’incarne le corps d’Adèle Haenel. Désormais, elle est modèle pour une peintre, également aristocrate et isolée au sein du microcosme d’une île : toutes les facettes sont réunies pour faire d’elle un double-objet. Objet fictionnel, puisqu’elle est l’objet de recherche de la réalisatrice et objet artistique, au sens où elle est l’objet du sujet qu’incarne la jeune peintre dans le film. Pourtant, il n’en est rien : c’est son corps qui anime le désir chez la jeune peintre, mettant à mal son projet de représentation ; c’est son corps déchargé de ses vêtements qui entraîne l’action ; c’est son corps qui manque de prendre feu, et avec elle, l’image même du désir. Le corps n’est donc plus pensé ici comme le moteur de l’action, mais comme le foyer d’un double espace, celui du désir et du pouvoir. En fait, être Adèle Haenel dans ce film, c’est dire que le corps est un espace politique mais qu’il peut être renversé, c’est dire que le corps peut-être un sujet de désir, de passion, d’amour mais qu’il peut être contrôlé. On lit en réalité toute une contre-histoire de la féminité dans ce jeu : il n’importe plus d’être une femme ou un homme, mais bien plus compte la manière dont on incarne son propre corps, dont on comprend sa signification, ce qu’il coûte d’être une femme, d’être le sujet d’un désir, d’une représentation. C’est magnifique et troublant de justesse, lorsque la flamme faille de détruire son corps, comme une tentative de la nature d’éradiquer ce qui nait sous nos yeux, la possibilité qu’existe un corps, qui n’est plus féminin ou masculin, mais libre, décidé par le sujet de l’actrice.

 

2.     Le corps d’Adèle Haenel est un corps conscient de son pouvoir politique et sexuelle ; elle en fait un espace de liberté et d’action.

 

Dans 120 battements par minute [3], c’est du corps malade dont il est question, le corps des séropositifs, des autres qui ne reviendront pas de la maladie, de ceux qui sont morts, comme celui du personnage principal, corps vide qui reste sur le lit, chez sa mère. Ce qui est questionnable, c’est la légitimité du corps féminin dans une histoire qui s’est majoritairement construite autour des corps masculins, du moins dans les imaginaires collectifs : le corps atteint du SIDA, c’est celui de Freddy Mercurie, jamais celui des lesbiennes. Accepter le corps féminin comme une des composantes majeures du film 120 battements, c’est dire que le corps malade est lui aussi questionnable, que la bataille du genre se renverse également dans l’autre camp, qu’il faut une composante féminine pour questionner la part malade des corps. En ce sens, Adèle Haenel a également montré la nécessité du corps de la femme comme espace neutre face à la maladie : montrer ses seins fait rageusement sens pour parler de la maladie et du VIH.

 

3.     Le corps d’Adèle Haenel est un corps conscient de ses propres limites, de la maladie des époques, malgré les histoires des hommes – dans ce cas, homosexuels.

 

Dans En liberté ! [4], comédie de Pierre Salvadori, elle incarne une policière, à côté du corps absent du mari, fantôme perdu qui hante les histoires de son jeune enfant. Encore une fois – une dernière fois, elle prend la place de l’histoire qu’avait occupé le corps des hommes dans l’imaginaire cinématographique : elle n’est pas une mère, elle est une femme ; elle n’est pas une femme, elle est un personnage ; elle n’est pas un personnage, elle est un possible.

 

Finalement, le corps d’Adèle Haenel représente l’époque sous toutes ses formes : une zone non-sexuée, non-genrée, au service des histoires mais pouvant les renverser, occupant tous les imaginaires, tous les possibles autrefois pensés par et pour les hommes. Depuis dix ans, elle participe – avec d’autres, à l’élaboration d’une nouvelle manière de voir les femmes, de regarder leurs corps, de le penser ; qu’ils s’agisse du corps-désir, du corps politique ou du corps-pouvoir. Son corps n’a jamais été une question, comme le prétendait bêtement le titre de cet article : il est une solution.



 

 



[1] Le Daim, Quentin Dupieux, 2019.

[2] Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019.

[3] 120 battements par minute, Robin Campillo, 2017.

[4] En liberté ! Pierre Salvadori, 2018.


Crédits photos : Loic Venance / AFP ; Franck Castel / Maxppp.

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