Vous pouvez nous soutenir !

Si vous voulez soutenir le Studio, abonnez-vous à sa chaîne YouTube et ses podcasts Spotify , follow us sur Twitter, suivez-nous sur Facebook et Instagram ! A très vite pour de nouveaux contenus !

2010-2019 : De la nostalgie au cinéma

12/28/2019

2010-2019 : De la nostalgie au cinéma

Je préfère faire de l’art en même temps que la Mort – Hervé Guibert.

(Image mise en avant : Melancholia, Lars Von Trier © Critikat)


Hervé Guibert est mort du sida : malade, il préférait écrire que prendre ses médicaments. L’écriture et la fiction étaient une meilleure manière pour lui de sauver sa vie. Il détourna cette citation d’un aphorisme de René Char, qui prétendait « faire de l’art avant la mort ». Char, poète et résistant, qui écrivit Fureur et Mystère au moment où ses camarades de lutte disparaissaient dans le maquis – faire de l’art avant de disparaître comme pour laisser des traces existentielles et les faire rester, pour que demeurent les esprits de ses compagnons.


« La trace qui reste » semble une définition opérante, si ce n’est satisfaisante du cinéma. Cet art trouve sa spécificité face aux autres dans le mouvement - l’opposant à la photographie. Le mouvement, comme le montrait Roland Barthes dans La Chambre claire, c’est la preuve que ça existe encore au moment même où ça n’existe plus – le « sunctum » de Barthes, dérivation du « punctum » au paragraphe trente-neuf. Un film, c’est une manière grossissante, déformante de montrer une unité de temps tout à fait bigarrée : lorsque je regarde un film, j’ai l’impression que c’est devant moi, que ça vit comme je sais que ce n’est qu’un leurre. Découvrir un film de moi enfant, c’est prendre conscience de ce que j’ai été, le voir là, dans la télévision, devant moi et voir que ce moi n’existe plus tout à fait car j’ai grandi, car je suis un autre. Ainsi ce petit paragraphe oiseux pour dire une chose simple : le cinéma peut devenir pour certains une machine à produire de la nostalgie, définie comme la conscience d’un passé qui était là et qui n’est plus là. Ce n’est pas une mélancolie positive ; c’est une passion triste. 


Nostalgie serait sans doute le terme le plus à même de décrire la fin d’une décennie, lorsqu’on doit regarder en arrière pour faire des classements, des tops, des bilans de ce vers quoi on a dévié, ce que l’on a réussi et ce que l’on a manqué. Mais ce concept semble également intéressant pour définir la décennie 2010 : de la nostalgie qui coule, de partout, jusqu’à devenir une des formes de notre cinéma contemporain. Ainsi décrit, le cinéma n’a plus la fonction charienne de faire de l’art avant la mort, faire un film pour lutter contre la mort, contre la finalité, afin de laisser des traces. Durant la décennie, les réalisateurs, studios, producteurs et acteurs ont fait des films en même temps que la mort, non plus au sens de Guibert, qui prétendait lutter contre elle, mais cette fois-ci avec la mort, comme pour enterrer notre cinéma au point de le rendre mortel et mythique.


Ce qui paraît être le point saillant de l’époque, ce n’est plus le progressisme, l’avenir, le futur qui chante, comme au temps des technologies bondissantes et des avancées massives du cinéma. On se souvient des années 1980 ou encore des années 2000, où respectivement les effets spéciaux et le numérique changeaient le langage du cinéma, accroissant inexorablement l’essor des studios et des ventes ; la 3D, l’Imax, la Dolby technologie, etc... Paradoxalement, ces avancées techniques n’ont pas ré-enchanté le cinéma ; au contraire, la décennie aura été marqué par un retour du passé, signifiant le désir d’arrêter ces avancées nouvelles. La mythique série Star Wars en est un exemple probant : contre la pré-logie numérique et techniquement époustouflante de George Lucas – aujourd’hui atrocement vieillie-, J. J. Abrams a préféré pour la post-logie un retour en arrière, avec des marionnettes et autres effets désuets qui constituent l’identité des premiers films de la saga. Face aux avancées du « progrès » technique, on assiste à un repli tout à fait significatif vers ce que nous avons connu, ce qui nous rassure, nous protège et ce qui nous rappelle le bon vieux temps.


La liste des retours est longue et commencerait avec une longue suite de « remakes », de suites en tout genre, qui écrivent des mythologies autour d’objets de fiction élaborés dans le passé. L’arrivée massive des films de la franchise Star Wars et sa trilogie « nostalgieuse » depuis 2015 - trois films dont la fonction principale consista à créer une mythologie autour de la famille Skywalker. Le retour du Seigneur des Anneaux avec Bilbo le Hobbit en 2012. L’apparition de dizaine de long-métrages Walt Disney en tournage réel – on retiendra sans doute ceux de Tim Burton, Alice au pays des merveilles et Dumbo, plus récemment. Le retour de Godzilla avec deux films indigestes. Toy Story 4 et Toy Story 3. Les Visiteurs 3, le duo Blier-Depardieu plus récemment sur un autre registre, entre autres.


Il faut également noter des retours plus réussis, tout autant empreints de nostalgie : le come-back de Martin Scorsese avec Robert de Niro en 2019 dans The Irishman, film qui n’est rien d’autre qu’un sublime testament sur ce qui a été et ce qui ne sera plus jamais, lisible à travers les marques numériques sur le visage de son acteur fétiche. L’ombre de Jean-Luc Godard à travers deux films crépusculaires, Adieu au langage et Le livre d’image, qu’on serait tenté de renommer « Le bon vieux livre d’image » - encore deux films qui marquent l’adieu à une période désormais si lointaine, connue dans les années 1960, auprès d’Anna Karina, décédée récemment. Le Douleur et Gloire nostalgique de Pedro Almodóvar. Le retour de Twin Peaks en 2017. Le troisième montage, plus digeste, proposé par Francis Ford Coppola de son film culte Apocalypse Now : Final Cut. Le retour au festival de Cannes de Georges Miller avec Mad Max : Fury Road et celui de Ridley Scott avec Blade Runner 2049 comme celui de sa pré-logie aux Alien avec Prometheus. Bref, le cinéma n’invente plus rien, surtout lorsqu’on s’intéresse aux classements proposés par les différents confrères : Mad Max, Blade Runner 2049 et The Irishman sont souvent cités parmi les meilleurs films de la décennie, donnant une curieuse musique de « déjà vu ». 


L’époque a donc fait une place à une nostalgie néo-romantique. Loin de la production du deuxième vingtième-siècle, qui a vu l’invention de quelques-unes de nos plus belles mythologies – ou est-ce sans doute la vision d’un jeune homme déjà stupidement vieux-, la décennie 2010 a été à l’image de nos sociétés occidentales, fermées au présent et répondant par la nécessité du repli sur soi autour d’un passé réconfortant ; ne plus inventer mais au contraire, consolider les bases mythiques qui nous ont constitués, transformant la peur de l’autre en une peur toute différente, la peur de nos propres imaginaires et de ce que nous pourrions devenir. C’est aussi et encore la preuve de la perte de vitesse des grandes productions, qui ne veulent presque plus prendre de risques financiers : Marvel sort en boucle des long-métrages calibrés et attendus, et la comédie française ne sait plus quoi inventer pour faire de l’argent – on notera les écarts judicieux de La fille du quatorze Juillet d’Antonin Peretjatko,  la série P’tit Quinquin de Bruno Dumont et Réalité de Quentin Dupieux, lorgnant du côté de l’absurde et du quotidien burlesque. Que Scorsese ne trouve plus de financements pour son dernier film, comme Bertrand Tavernier, sont également de nouveaux problèmes : vouloir enterrer le passé comme ne plus l’accompagner, maigre paradoxe qui fonde l’époque.


Je préfère faire de l’art en même temps que la mort. Certes, le propos d’Hervé Guibert est d’une autre sorte, d’une autre époque et d’une autre gravité situationnelle. Mais l’époque, elle aussi, est malade. Comme pour sortir de sa léthargie, elle appelle les morts de nos mythologies cinématographiques pour venir habiter le monde du réel : le cinéma devient un sédatif PC. Le réalisateur le plus lucide semblait donc être paradoxalement le plus vieux, Jean-Luc Godard, qui prédisait à l’avènement du millénaire la fin du cinéma car remplacé par l’appât du gain, le profit et l’argent. « Le vieux con ! » crient-ils en cœur. 

Ils ont aussi raison car la décennie a également vu l’apparition de nouveaux metteurs en scènes, de nouvelles voix sensibles et féroces : Xavier Dolan, Bertrand Mandico, Bong Joon-ho et des retours et prolongements tout à fait enthousiasmants : Lars Von Trier (Melancholia, Nymphomaniac I et II, The House That Jack Built), Paul Verhoeven (Elle), Terrence Malick (The Tree of Life), Leos Carax (Holy Motors), Nani Morreti (Mia Madre, Habemus Papam), Ladj Ly (Les Misérables), Romain Gavras (Le Monde est à toi). 

Il y eut des éclats et des moments d’apogée, que je cite en vrac et sans rigueur : les films de Christopher Nolan, ceux de James Gray, de Jacques Audiard, d’Alfonso Cuarón, de Quentin Tarantino, de Nicolas Winding Refn, de Damien Chazelle, de Fincher, de Wes Anderson, d’Alejandro González Iñárritu, de Jeff Nichols, de Paolo Sorrentino. En vrac et sans rigueur : Once Upon a Time… in Hollywood, Drive – et qui n’a pas vu cette affiche chez un ami ? – , La La Land, The Grand Budapest Hotel, Parasite, Inception, Premier Contact, La Vie d’Adèle vol. 1 et 2, La Grande Bellezza, The Revenant, Joker, Under The Skin, Phantom Phread, Climax, Les Bien-Aimés.


Terminer sur une longue liste indigeste de films comme pour noyer la génération. Triste et merveilleux naufrage. Nous ne sommes pas fous et savons que cet exercice de style est vain : on n’écrit pas sur sa génération, encore moins lorsqu’elle n’est pas encore terminée. Mais le faire aura au moins eu un intérêt majeur : être déjà nostalgique des années 2010.




Benjamin Armand


Contagion, ou l'étonnante seconde vie d'un film voué à l'oubli Adèle Haenel et la question du corps