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Contagion, ou l'étonnante seconde vie d'un film voué à l'oubli

03/30/2020

Contagion, ou l'étonnante seconde vie d'un film voué à l'oubli

C'est peu dire que Contagion n'a pas déplacé les foules à sa sortie. Le contexte actuel donne néanmoins au film de Steven Soderbergh une résonance et une popularité inattendues (image mise en avant: © Warner Bros France).

Nous sommes en 2011. Steven Soderbergh continue alors tant bien que mal sa trajectoire éclectique et, il faut le dire, fascinante. Connu pour avoir réalisé aussi bien des films oscarisables (Erin Brockovich et Traffic) que des blockbusters où les stars se bousculent (au hasard, la trilogie Ocean's), le réalisateur ne cesse de surprendre en variant les genres, l'ambition et surtout le style. Pour preuve ? Ses deux derniers films d'alors sont Girlfriend Experience (2008) - petit long-métrage tourné en 16 jours avec une caméra «bon marché» (dixit Wikipédia) dont le personnage principal est interprété par l'actrice pornographique Sasha Grey - et The informant! (2009), au budget plus confortable de 22 millions et dont la présence au casting de la star Matt Damon assure une visibilité tout-à-fait correcte.

 

Se pose alors la question de l'après. Soderbergh se voit soumettre un scénario écrit par son comparse Scott Z Burns, déjà derrière le script de The informant!, sur une pandémie mondiale dévastatrice. Le sujet a déjà été traité, certes, mais généralement à plus petite échelle (comme dans Alerte ! de Wolfgang Petersen) et rarement avec autant de réalisme. Il n'en faut pas plus pour susciter l'intérêt de Soderbergh, et il n'en faut manifestement pas plus non plus pour que la Warner l'accompagne. Le film se voit alloué d'un budget de plus de 60 millions de dollars, soit le plus élevé que Soderbergh ait eu depuis la trilogie Ocean's (!). En prime, le réalisateur se paie une pléiade de stars dans les rôles principaux: Matt Damon (encore lui), Marion Cotillard, Gwyneth Paltrow, Kate Winslet, Laurence Fishburne et Jude Law, pour ne citer qu'eux. De quoi vendre un film prestigieux et s'attirer un joli succès.

 

      Affiche officielle (© Warner Bros France)

               

 

Pourtant, et malgré une promotion efficace qui mise tout sur le côté anxiogène de l'intrigue, Contagion n'intéresse pas vraiment lorsqu'il sort. Pas de quoi parler de flop non plus: le film rapporte 136 millions de dollars au box-office mondial, soit de quoi renflouer ses frais mais sans gloire à l'arrivée. 
Plutôt étonnant, dans la mesure où les critiques sont globalement positives et où certaines stars comme Marion Cotillard et Matt Damon sont au sommet de leur aspect bankable (Cotillard venait d'exploser à Hollywood avec Public Enemies et Inception tandis que la trilogie Jason Bourne avait assuré une popularité durable à Damon). Bref, l'histoire s'arrête là et le film ne marque pas plus que ça les esprits, la faute peut-être à une rigueur trop clinique qui empêche tout attachement émotionnel. C'est bien mais sans plus. On passera à autre chose, et Soderbergh le premier, vu qu'il a ensuite enchaîné 7 films (le 8ème étant déjà en préparation).

 

Fin de l'histoire...vraiment ? 
Vous n'y avez pas échappé - et à vrai dire, on voit difficilement comment - mais ce spectaculaire début d'année 2020 a vu l'éclosion d'une pandémie qui se diffuse à une vitesse quelque peu exponentielle. La situation se dégradant rapidement, d'abord en Chine puis dans le reste du monde, il n'en faut étrangement pas plus pour que le film ressorte des limbes de l'oubli. Ainsi, février 2020 a vu Contagion devenir l'un des films les plus téléchargés de la plate-forme iTunes aux côtés du tout frais Joker (quand même !). A cela s'ajoutent les chiffres très élevés, et cette fois-ci moins officiels, des téléchargements illégaux à partir de fin janvier. Effet boule de neige oblige, le film devient aussi l'un des plus recherchés sur Google, sans compter les remous provoqués par sa disparition sur Netflix le 15 février pour cause contractuelle. Car oui, au moment même où le film commençait à susciter un véritable intérêt général, il a disparu de la plus grande plate-forme de streaming au monde...vous avez dit ironique ? 

L'auteur de ses lignes a également eu la surprise de voir apparaître la bande-originale du film dans ses recommandations Youtube. Certains des commentaires valent leur pesant d'or: on peut notamment lire «This is now the official world soundtrack»...ambiance.
C'est un fait, Contagion devient soudainement populaire près de dix ans après sa sortie, et la raison en est évidente. Le long-métrage de Soderbergh, qui n'était avant qu'un vague film d'anticipation imaginant le pire pour alimenter sa structure dramatique, devient tout à coup très crédible. Comme beaucoup d'autres œuvres avant elle, Contagion résonne tout simplement avec l'actualité de manière très forte. Et Soderbergh gagne un peu malgré lui le statut de « visionnaire » que lui attribuent certains médias. Et il est vrai que... 

 

                                                                                                                    © Warner Bros France                                            

 

Mais de quoi parle précisément Contagion, au fait ?
Le film commence avec le retour au pays de Beth Emhoff (Gwyneth Paltrow) après un voyage d'affaires à Hong-Kong. Problème: elle a contracté un virus qui provoque son décès brutal au bout de quelques heures, faisant d'elle le « patient zéro » de la catastrophe à venir. Il faut dire que la multiplication des décès similaires au bout de quelques jours laisse à craindre le pire, et l'épidémie se propage effectivement à grande vitesse partout dans le monde. Le film s'efforce alors de suivre plusieurs personnalités dans une structure chorale visant à multiplier les points de vue sur le désastre en cours. Tandis que la communauté médicale s'efforce de trouver un vaccin, la population sombre quant à elle dans la panique et provoque le chaos. Soderbergh en profite pour montrer que les opportunistes ne sont jamais très loin, comme ce fauteur de trouble incarné par Jude Law qui accentue la peur et la paranoïa en criant au complot du gouvernement.
Tout cela vous paraît déjà très familier en vue du contexte actuel ? Attendez la suite.
On finit par apprendre dans le film que le virus s'est répandu depuis la Chine et qu'il vient...d'une chauve-souris. 
Ces similitudes troublantes avec la réalité ne font qu'accentuer les mérites d'un film déjà bien réaliste en son temps. Ce même réalisme est poussé à son paroxysme et participe à rendre le long-métrage particulièrement angoissant. Car on s'y croirait. Et on s'y croirait d'autant plus aujourd'hui avec la situation dramatique du COVID-19. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Scott Z. Burns a déclaré ne pas être surpris le moins du monde des similarités avec son scénario !

 

Le scénario est, justement, l'une des grandes qualités du film: précis, efficace et documenté. La structure chorale, au demeurant très pertinente, pouvait s'avérer risquée, mais le savoir-faire de Soderbergh en termes de montage et de narration rend le tout extrêmement fluide et agréable à regarder. Pour cause : le film jouit d'un montage assez resserré de 1 heure et 46 minutes. Pas de place aux tergiversations, donc, d'autant plus que les personnages principaux sont nombreux ! Soderbergh va à l'essentiel, peut-être même trop.

Le réalisme froid et clinique domine, jusque dans la photographie très monochrome. C'est probablement ce qui explique en partie la soudaine popularité du long-métrage, tant Contagion est littéralement le petit mode d'emploi de la pandémie illustré. La narration, très didactique, nous place en situation d'urgence et privilégie le factuel tout en ne nous épargnant pas quelques frayeurs. Qu'on ne s'y méprenne pas: malgré son air froid, Contagion est un film très politique qui dénonce habilement les limites de la mondialisation (que certains ne se privent d'ailleurs pas de dénoncer dans la crise que nous vivons en ce moment). Le constat que fait Soderbergh est à vrai dire très simple: si la situation se dégrade à une vitesse aussi dramatique, c'est parce que nous vivons dans un monde ultra connecté qui accélère la catastrophe. Le spectateur assiste impuissant à la propagation du virus, à la panique générale qu'elle entraîne, et surtout à l'effondrement progressif des fondements de la société. En nous montrant tout cela, Soderbergh nous pose une question tout bonnement passionnante : qu'y a t-il de plus dangereux entre un virus et la panique sociale qu'il entraîne ? Le réalisateur a l'intelligence de ne pas trancher (qui le pourrait ?), mais ce qu'il montre fait en tout cas froid dans le dos. Chacune des réactions des personnages est crédible, faisant d'ailleurs écho à la nôtre. Oui, on s'y croirait. Aucun des personnages, et surtout pas les stars, n'est épargné par le virus. Chacun devient un contaminateur potentiel. S'éloigner des autres devient vital. Lavez-vous les mains, qu'on vous dit !

 

                                                                                                                     © Warner Bros France                                                                                                                    

 

La partition électronique et anxiogène de Cliff Martinez apporte beaucoup à l'ambiance. Quelques personnages sortent tout de même du lot dans cet immense fatras, comme le docteur Erin Mears (Kate Winslet), d'un courage admirable et d'une détermination inébranlable. Elle apporte les informations les plus essentielles sur la transmission de la maladie, et son caractère attachant rend le métrage plaisant à suivre.

Au fond, ce qui empêche Contagion de faire partie des grands films (et ce qui l'a sûrement empêché de marquer les esprits en 2011), c'est son parti-pris froid et concis qui lui donne ironiquement un caractère purement anecdotique. Ce n'est pas inhabituel chez Soderbergh : c'est du très bon boulot, à la fois bien exécuté et toujours respectueux de son public, mais il manque un truc. L'émotion prend parfois quand certains personnages connaissent un destin tragique, mais on s'attendait globalement à être un peu plus impliqué émotionnellement. Disons qu'on est effrayé car on a le réflexe de projeter le récit dans la réalité, mais ça s'arrête là. Le fait que la plupart des arcs narratifs ne connaissent même pas de fin n'aide pas et donne un arrière-goût d'inachevé. On a par exemple une bien désagréable impression quand le personnage de Cotillard, pourtant plutôt attachant, est littéralement laissé à l'abandon à la fin du film !

 

Il n'empêche...c'est un film intéressant en bien des points quant à notre rapport avec la fiction. Son hyper-réalisme nous questionne: regarde-t-on Contagion pour se donner quelques frissons, un peu comme si on regardait un film d'horreur, ou au contraire pour se rassurer et prendre du recul en se disant que ça peut difficilement être aussi catastrophique dans la réalité ? Probablement un peu des deux. 
Car l’ambiguïté est prégnante. 
Se réfugier dans la fiction, c'est autant chercher une échappatoire à la réalité que de chercher justement à trouver quelque chose qui reflète notre réalité. Contagion est à la frontière de ces deux prismes : ni trop farfelu, ni trop réaliste. Il représente, comme toute bonne œuvre de fiction, ce qui se passerait si une situation pareille devenait vraiment problématique. 

 

                                                                                                                    © Warner Bros France

Or, la situation d'en ce moment est problématique. Peut-être pas autant que dans le film, mais elle est quoi qu'on en dise amplement préoccupante. C'est largement suffisant pour qu'un petit film stressant devienne le miroir de notre réalité. Encore neuf ans après, l'efficacité de Soderbergh fait des ravages et nous scotche à notre siège. Peu importe que son parti pris soit aussi sa limite : Soderbergh a l'intelligence et la lucidité de regarder le monde en face. Jamais pompeux, et toujours d'une rigueur qui force le respect, il opère une description terriblement crédible de ce à quoi pourrait ressembler l'apocalypse en ce XXIème siècle surconnecté.
Visionnaire, donc ? Contrairement au scénariste Scott Z Burns, l'intéressé ne s'est étrangement jamais prononcé sur la situation actuelle. Cela n’empêche pas que Contagion s'impose dorénavant comme l'un des piliers tardifs et inattendus de sa déjà vaste filmographie. Voilà, peut-être, l'une des leçons à retenir du chamboulement actuel que connaît le monde de l'art : la porosité entre le cinéma et la fiction peut réserver bien des surprises. Le sort d'un film n'est jamais réglé définitivement, et la réhabilitation collective de Contagion en est la preuve. Soderbergh doit peut-être en sourire en ce moment-même...à moins qu'il ne s'en inquiète et qu'il souhaite au contraire ne plus jamais prédire une situation pareille. 
De quoi donner un sens rétrospectif surprenant à certaines lignes écrites en 2011. Thomas Sotinel avait par exemple écrit le 8 septembre de cette année-là une critique du film pour Le Monde. Le début de son article a le mérite de paraître hallucinant en ce début d'année 2020 (fautes comprises): 

 

« Il y a dix ans, Steven Soderbergh a réalisé Trafic, une fresque dont le motif était la propagation du trafic de stupéfiants en Amérique (le continent). Dix ans plus tard, la fiction apocalyptique de Trafic est dépassée par la réalité, comme le prouve la lecture des nouvelles en provenance du Mexique et du sud-ouest des États-Unis.

En sortant de la projection de Contagion, on espère vivement que le don prophétique de Soderbergh n'est plus ce qu'il était. Sinon, dans dix ans, un grand nombre d'entre nous ne seront plus là pour déterminer si ce scénario disait vrai. »

 

Quasiment 10 ans et une pandémie plus tard, on en viendrait presque à espérer que Soderbergh ne se risque plus à anticiper l'avenir du monde...

 

Anthony Coindeau

 

Contagion de Steven Soderbergh, avec Matt Damon, Marion Cotillard, Laurence Fishburne, Kate Winslet, Jude Law et Gwyneth Paltrow. 1h46. Sortie le 9 novembre 2011.

 

 

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